L’électrification française au cœur d’un bras de fer avec la Commission sur les infrastructures

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Poste électrique haute tension en France relié à une usine, avec des lignes partant vers l’horizon européen, illustrant la tension entre souveraineté nationale et intégration des réseaux européens.

Selon vous, à qui doit profiter en priorité le courant produit en France ? À l’usine de la vallée de l’Arve qui remplace son four à gaz par une technologie électrique, ou à un poste de transformation à la frontière espagnole pour évacuer un surplus de solaire ibérique ? La question peut sembler brutale, mais elle résume bien l’équation politique et industrielle qui se joue à Bruxelles et à Paris ce printemps 2026. Le plan d’électrification « Électrifions la France », présenté fin mai par le gouvernement, affiche une ambition claire : redonner à la puissance publique la main sur la décarbonation de l’économie tricolore. Or ce retour de la planification à la française se heurte frontalement à la vision d’une Europe de l’énergie très interconnectée, poussée par la Commission.


À retenir

  • La souveraineté électrique française, centrée sur la demande intérieure, s’oppose à l’intégration continentale défendue par le « Paquet Réseaux » européen.
  • Le plan vise à faire passer la part de l’électricité dans la consommation finale de 27 % à 38 % d’ici 2035 grâce à 4,5 milliards d’euros de soutien public annuel.
  • Le renforcement des pouvoirs de l’Agence européenne de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER) est vu par le Sénat français comme une entorse au principe de subsidiarité.
  • La planification des réseaux de distribution (Enedis) et de transport (RTE) doit rester un outil de politique industrielle nationale, pas un simple maillon d’une toile européenne.
  • Le risque, c’est de voir les financements partir vers des corridors transfrontaliers au détriment du raccordement des usines et des bornes de recharge locales.

Le plan français, un électrochoc pour la souveraineté

Réduire la part des énergies fossiles de 60 % à moins de 30 % en dix ans ne relève pas du vœu pieux. C’est l’épine dorsale du plan « Électrifions la France ».

Miser sur la pompe à chaleur et la voiture électrique

Le dispositif repose sur une idée simple : remplacer les molécules importées par des électrons produits sur le territoire. Concrètement, cela signifie accélérer le déploiement des pompes à chaleur, y compris dans l’industrie, et soutenir l’acquisition de véhicules électriques via des mécanismes comme le leasing social. L’État, avec 4,5 milliards d’euros par an, parie sur un effet d’entraînement massif pour les entreprises locales. L’enjeu est autant climatique que commercial. En 2025, la facture des importations d’hydrocarbures pesait encore plus de 60 milliards d’euros sur la balance commerciale nationale, selon le Ministère de la Transition écologique. L’électrification est donc présentée comme un rempart contre la volatilité des cours mondiaux.

Ingénieurs dans une usine française contrôlant de nouveaux équipements électriques, avec une carte du réseau national en arrière-plan, illustrant le plan d’électrification pour la souveraineté énergétique.
Le plan « Électrifions la France » veut réorienter une grande partie des usages vers l’électricité produite sur le territoire.

Un réseau de distribution sous haute tension

Mais pour brancher ces millions de nouveaux équipements, il faut un réseau de distribution solide. C’est un peu comme si l’on décidait de tripler le nombre de pièces d’une maison : il ne suffit pas de produire plus d’eau chaude, il faut aussi changer tous les tuyaux pour éviter l’engorgement. Pour Enedis, gestionnaire du réseau de proximité, la réussite du plan suppose une planification précise, qui ne peut pas être dictée depuis l’étranger. La priorité va au raccordement des sites industriels et des bornes de recharge là où la demande existe. Paris le martèle : la sécurité d’approvisionnement du pays dépend d’un pilotage centralisé.

La toile européenne, piège ou filet de sécurité ?

Dans le même temps, Bruxelles avance ses pions. Le « Paquet Réseaux » veut créer une épine dorsale électrique continentale pour mutualiser les investissements et les énergies vertes.

Les « autoroutes de l’énergie », un tracé imposé ?

La Commission européenne a évalué les besoins de modernisation des infrastructures à 584 milliards d’euros d’ici 2030, un chiffre cité dans une analyse de l’IDDRI. L’idée maîtresse est de créer des « Energy Highways », des corridors de transport à très haute tension traversant plusieurs frontières. Leur objectif : évacuer les surplus de production éolienne en mer du Nord vers le Sud, ou acheminer le solaire espagnol vers le Nord. Sur le papier, cette solidarité permet à chaque État de compenser l’intermittence de ses renouvelables. En pratique, ces « autoroutes » deviennent aussi un outil de centralisation des décisions, qui pourrait concurrencer les priorités nationales. La pression est forte pour transformer la frontière pyrénéenne, par exemple, en un énorme shunt électrique, quitte à charger le réseau intérieur français.

L’ACER, futur chef d’orchestre des réseaux

Pour piloter cette intégration, la Commission veut muscler l’Agence de coopération des régulateurs de l’énergie (ACER), dont les recommandations deviendraient de fait contraignantes. Selon la recommandation 02-2026 publiée par l’agence, les plans nationaux de développement du réseau devraient être systématiquement alignés sur les scénarios paneuropéens. Autrement dit, un gestionnaire comme RTE ne déciderait plus seul du tracé d’une ligne haute tension en fonction des seuls besoins des consommateurs français ; il devrait aussi le justifier au regard des objectifs de flux transfrontaliers. Pour les tenants de la souveraineté, c’est un dévoiement du principe de subsidiarité.

Responsables politiques français examinant des cartes de réseaux électriques et des factures d’électricité floutées lors d’une réunion tendue sur le financement des infrastructures.
Derrière la bataille du TURPE se joue l’arbitrage entre réseaux domestiques et grands corridors transfrontaliers.

La bataille du TURPE, nerf de la guerre

Au-delà des principes, c’est la répartition des financements qui met le feu aux poudres. La question est simple et brutale : qui paiera, et pour quel réseau ?

Quand Bruxelles siphonne l’investissement local

En France, l’entretien et le développement des lignes sont financés surtout par le Tarif d’Utilisation des Réseaux Publics d’Électricité (TURPE), payé par tous les consommateurs sur leur facture. Or le Sénat s’est formellement opposé en mars 2026, via une proposition de résolution, à ce que ces deniers servent d’abord à financer des projets transfrontaliers. Le risque est très concret : si le cadre européen impose de consacrer l’essentiel des nouvelles capacités de financement aux « Energy Highways », c’est l’industriel français qui veut décarboner son process qui attendra. La Filière industrielle des entreprises des réseaux électriques (FIERE) réclame, elle, une priorité absolue aux réseaux domestiques. Elle alerte sur un point simple : si l’investissement se dilue, la réindustrialisation du pays peut être directement menacée.

Le nucléaire, grand oublié des règles du jeu européen

Un autre point de friction concerne la technologie pilotable. Le modèle français repose sur une production nucléaire massive, capable de fournir une électricité stable quand il n’y a ni vent ni soleil. En 2025, la France a d’ailleurs exporté un record de 92,3 TWh vers ses voisins, ce qui dit assez bien la solidité de son réseau interne. La logique des « corridors » européens, elle, est pensée pour optimiser des flux très variables et intermittents. Paris craint donc que les nouvelles règles de planification imposées par l’ACER ne marginalisent de fait les installations pilotables comme le nucléaire, jugées moins « fluides » dans une logique de marché instantané. Ce serait un comble pour un pays qui voit dans l’atome le socle de sa décarbonation.

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