Le gouvernement norvégien, par la voix de son ministre de l’Énergie, menace de se retirer du marché électrique européen, excédé par la hausse des prix subie par ses ménages. Au centre de cette colère, un système allemand de tarification unique accusé de répercuter les hausses au-delà des frontières. L’intégration énergétique du continent, vantée depuis vingt ans, vacille d’un coup.
À retenir
- 90 % des ménages norvégiens sont facturés en temps réel, avec des pics où une simple douche dépasse plus de 4 euros.
- Les exportations d’hydroélectricité ont triplé depuis 2000, rapportant près de 3,8 milliards d’euros en 2022.
- Un déficit hydrologique de 25 TWh compromet cette année les capacités d’exportation du pays.
- Le « Prix Norvégien » propose un tarif fixe à 40 øre/kWh (environ 3,4 centimes d’euro), à contre-courant du marché.
- Le renouvellement des câbles sous-marins Skagerrak est gelé, menaçant la liaison vers le Danemark.
Menée par le ministre Terje Aasland, cette fronde remet en cause les bases de la coopération énergétique européenne. Alors que les appels à l’isolement se multiplient en Norvège, l’Europe redoute un effritement de la solidarité au pire moment, entre sécheresse hydrologique et tensions géopolitiques.
Une dépendance devenue insupportable
La colère monte. Depuis plusieurs hivers, les Norvégiens constatent que leur abondante hydroélectricité ne les protège plus des flambées tarifaires venues du continent. Le mécanisme du merit order signifie qu’une seule centrale au gaz en Allemagne, chère à faire tourner, peut tirer l’ensemble des prix vers le haut dans toute l’Europe. En Norvège, neuf ménages sur dix sont exposés directement à ces variations en temps réel.

Des factures salées pour des gestes quotidiens
Lors des pics de demande, prendre une douche peut coûter plus de quatre euros, un montant impensable dans un pays longtemps bon marché. La zone de prix unique d’Oslo (NO1) a bondi de 38 % en 2025, ce qui alimente un fort sentiment d’injustice. Les exportations d’électricité vers l’Union européenne ont, elles, quasiment triplé depuis les années 2000, passant d’environ 5 à 15 TWh par an. Beaucoup de citoyens ont le sentiment de payer pour des recettes industrielles.
« Les règles du marché pénalisent injustement les Norvégiens. »
Terje Aasland, ministre norvégien de l’Énergie.
Les câbles sous-marins dans le viseur
La critique vise aussi les interconnexions. Les câbles Skagerrak 1 et 2, qui relient la Norvège au Danemark depuis 1975, doivent être renouvelés cette année. Mais Statnett, le gestionnaire du réseau, a reçu pour mission d’évaluer si ces infrastructures servent vraiment les intérêts nationaux. Les plus récentes, NordLink vers l’Allemagne (623 kilomètres) et North Sea Link vers le Royaume-Uni, sont aussi accusées de servir de « siphon » : elles exportent l’hydroélectricité bon marché en période d’abondance, puis importent les prix élevés lorsque les réserves baissent. Le bénéfice record de 44,8 milliards de couronnes norvégiennes (environ 3,8 milliards d’euros) engrangé en 2022 n’a guère calmé la fronde. Le gouvernement a gelé toute décision pour le moment.
Oslo durcit le ton avec des mesures protectionnistes
En 2026, la rareté de l’eau et la pression géopolitique poussent les autorités à privilégier leurs propres citoyens, quitte à s’éloigner des règles du marché unique.

Quand l’hydraulique fait défaut
L’hiver dernier a été le plus sec depuis deux décennies. Les réserves de neige, vitales pour les barrages, sont au plus bas, entraînant un déficit de production de 25 térawattheures, soit près de 20 % de la production annuelle habituelle. Dans le même temps, le blocage du détroit d’Ormuz fait grimper les prix du gaz, avec des contrats d’électricité en Allemagne dépassant les 110 €/MWh en juin 2026. Résultat, les exportations norvégiennes de courant vers le Royaume-Uni ont chuté de 50 %. « La situation est intenable : nous devons d’abord garantir la sécurité d’approvisionnement de nos concitoyens », justifie-t-on à Statnett.
Le « Prix Norvégien », un tarif fixe à contre-courant
Pour calmer la colère, le gouvernement a instauré dès octobre 2025 le « Prix Norvégien », un tarif fixe à 40 øre par kilowattheure (environ 3,4 centimes d’euro), hors taxes. Applicable aux résidences principales comme secondaires, ce bouclier tarifaire va à l’encontre des règles de l’Espace économique européen (EEE), qui imposent la concurrence. Quand les cours du marché de gros dépassent 150 €/MWh, la différence est couverte par les finances publiques. Si Bruxelles s’inquiète, la popularité de la mesure étouffe les réticences dans le débat national. L’autorité de régulation RME a validé cette option, ce qui rompt avec le système de tarification dynamique.
Couper les ponts, une arme à double tranchant
Une déconnexion totale priverait la Norvège de plusieurs milliards d’euros de recettes annuelles et supprimerait une précieuse flexibilité pour son réseau. L’Allemagne et le Royaume-Uni, de leur côté, perdraient une source d’équilibrage essentielle lors des creux de production éolienne ou solaire. Pourtant, à Oslo, la logique électorale l’emporte : la priorité va à la baisse des factures domestiques, quitte à isoler ses partenaires. La Commission européenne presse Copenhague de convaincre la Norvège de renouveler les câbles Skagerrak, mais les marges de manœuvre sont minces.
Avec cette menace, la Norvège met l’Union européenne face à ses contradictions et place Berlin au centre du débat sur les prix. La question des interconnexions dépendra surtout d’une réforme du système de tarification allemand.










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