La France n’avait jamais vu ça. Longtemps anecdotiques, les prix négatifs de l’électricité sont devenus en 2026 une routine déstabilisante. Le 1er mai dernier, le marché spot a touché un gouffre historique à -498 €/MWh au plus fort de l’ensoleillement, selon les données d’Epex Spot. Ce plongeon n’a rien d’un accident isolé : il révèle un déséquilibre structurel entre une production décarbonée trop abondante et une demande qui peine à suivre. Pour la transition énergétique, le choc est à la fois économique et stratégique. Les pouvoirs publics doivent maintenant durcir leur réponse.
À retenir
- Fréquence record : 209 heures de prix négatifs ont été enregistrées sur les quatre premiers mois de 2026, deux fois plus qu’en 2025 sur la même période.
- Plancher historique : Le 1er mai 2026, le prix spot s’est effondré à -498 €/MWh au pic de production solaire.
- Facteur de capture divisé par quatre : La valeur réelle de l’électricité solaire est passée de 0,42 en avril 2025 à 0,10 en avril 2026.
- Coût public : Les prix négatifs ont coûté près de 30 millions d’euros à l’État en 2024 via les compléments de rémunération.
- Régulation d’urgence : L’article 175 de la loi de finances 2025 impose désormais l’arrêt des grands parcs renouvelables sous peine de perte de rémunération.
Quand l’exception devient la règle : une hausse sans précédent
Avant 2022, les prix négatifs restaient une bizarrerie réservée aux dimanches de faible consommation. La France comptabilisait alors une centaine d’heures par an de ce type. Le phénomène a brutalement changé d’échelle : en 2024, RTE recensait déjà 359 heures, et au premier semestre 2025, ces creux occupaient 8 % du temps. Au printemps 2026, l’ampleur devient « assez spectaculaire ».
Une fréquence qui double tous les ans
Sur les quatre premiers mois de 2026, le compteur atteint 209 heures, soit le double de janvier-avril 2025, rapporte La Croix en s’appuyant sur les données d’Epex Spot. Le négatif gagne même les jours ouvrés : les séquences de surproduction ne se cantonnent plus aux week-ends et jours fériés, elles surgissent désormais n’importe quel matin ensoleillé. Le marché envoie presque chaque jour un signal de détresse.
C’est un peu comme si votre plein d’essence devenait gratuit puis qu’on vous payait pour l’emporter.
Analyse d’un analyste
-498 €/MWh, un symbole
Le 1er mai 2026 restera un repère. Ce jour-là, à l’heure où le soleil atteint son zénith, le prix spot sur la bourse Epex Spot a plongé à -498 €/MWh. En clair : pour chaque mégawattheure injecté, il fallait payer près de 500 euros pour qu’il soit absorbé par le réseau. Ce gouffre dit une chose simple : le système était saturé, avec trop d’électrons verts au même moment. La météo très clémente et une demande industrielle encore modérée après le pont du Travail ont fait le reste.
Le choc des énergies : l’effet ciseau entre renouvelables et nucléaire
Derrière ces plongeons, il y a une confrontation physique entre deux systèmes. D’un côté, le déploiement massif du solaire, porté par une Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) qui vise 2,5 fois plus de capacités d’ici 2035. De l’autre, un parc nucléaire et thermique dont la souplesse reste limitée. Quand les panneaux produisent à plein, l’offre inonde les lignes alors que la demande ne bouge pas.

Le solaire cannibalise son propre prix
Avec un coût marginal quasi nul, le photovoltaïque fait chuter les cours dès qu’il brille. C’est l’effet de cannibalisation bien connu : plus on installe de panneaux, plus la valeur de l’électricité produite à midi s’érode. C’est un peu comme si des récoltes de fraises toujours plus abondantes faisaient s’effondrer le prix au kilo, jusqu’à pousser le producteur à payer pour qu’on emporte ses barquettes.
Le nucléaire, une inertie qui coûte cher
Arrêter puis redémarrer une centrale nucléaire est une opération complexe, coûteuse et techniquement délicate.
Souvent, il est plus économique de produire à perte pendant quelques heures que de stopper le réacteur.
Souligne-t-on chez Alpiq
Vu depuis les comptes d’exploitation, mieux vaut vendre à -100 €/MWh que d’assumer des frais d’arrêt-redémarrage bien supérieurs. Cette rigidité maintient l’offre même quand le marché dit clairement stop.
RTE, contraint de maintenir le réseau stable
Pire : pour assurer la stabilité du réseau électrique, sa fréquence et son inertie, le gestionnaire RTE doit parfois maintenir en service des groupes de production pilotables, indépendamment du prix de marché. En cas de surplus gigantesque, le système doit accepter une énergie déjà trop abondante afin d’éviter l’écroulement technique. Un paradoxe qui transforme les journées ensoleillées en exercice d’équilibriste.
Une transition qui coûte cher : la facture s’alourdit
Au-delà du défi opérationnel, la spirale négative frappe le portefeuille. Elle érode la rentabilité des actifs renouvelables, alourdit la facture publique et risque de refroidir les investisseurs privés, pourtant indispensables pour tenir les objectifs climatiques.
Des taux de capture en chute libre
Le facteur de capture mesure la valeur réelle perçue par un producteur par rapport au prix moyen du marché. Pour le solaire français, l’indicateur s’est effondré. Selon Pexapark, il est passé de 0,42 en avril 2025 à 0,10 en avril 2026, soit une plongée de 75 %. Concrètement, pour une même quantité d’électricité injectée, le producteur ne touche plus qu’un quart de ce qu’il aurait obtenu un an plus tôt.
C’est comme si vous vendiez le même produit mais que, sur le marché, il ne valait presque plus rien.
Illustre un courtier
L’État paie l’addition via les compléments de rémunération
Pour protéger les investissements, la plupart des installations renouvelables bénéficient de contrats pour différence : l’État leur garantit un tarif et comble l’écart quand les prix de marché passent en dessous. Quand ces prix deviennent négatifs, le mécanisme se transforme en puits sans fond. En 2024, la facture publique liée aux seules heures négatives avoisinait 30 millions d’euros, d’après la Commission de régulation de l’énergie (CRE) et des sources sénatoriales. La réforme de 2025 espère la ramener à 5 millions d’euros par an.
Les investisseurs privés hésitent
Les projets sans subventions, adossés à des contrats d’achat direct (PPA), deviennent de plus en plus risqués : pourquoi financer une centrale dont la production s’écoule à prix nul, voire coûte de l’argent, précisément au moment où elle est la plus abondante ? L’ampleur et la récurrence des prix négatifs interpellent les banques, confirme un acteur du financement. Sans filet public, certains projets pourraient rester dans les cartons et freiner le rythme de déploiement fixé par la PPE3.
Les pare-feu s’activent : stockage, arrêts forcés et pilotabilité
Face à l’urgence, les pouvoirs publics n’ont pas attendu. L’article 175 de la loi de finances pour 2025 impose aux renouvelables de s’arrêter lorsque le réseau est saturé, sous peine de ne plus être payées.

L’article 175 : produire à tout prix, c’est fini
Ce texte donne le droit aux acheteurs obligés, comme EDF, d’exiger l’arrêt des installations de plus de 12 MWc pour le solaire et de plus de 10 MW pour l’éolien dès que les prix spot passent en territoire négatif. Si le producteur refuse, il perd sa garantie de rémunération. Une mesure radicale pour stopper l’hémorragie, qui ne va pas sans difficultés techniques : commander à distance les milliers d’onduleurs disséminés dans les campagnes reste un défi logistique.
Stockage et effacement, nouveaux critères pour les futurs contrats
La CRE pousse désormais à intégrer des critères de pilotabilité dans les appels d’offres. Concrètement, les prochains lauréats devront démontrer qu’ils peuvent stocker une partie de leur production, via des batteries, ou moduler leur injection en fonction des signaux du marché. L’effacement de consommation, autrement dit inciter les industriels à consommer davantage lors des surplus, fait aussi partie de la boîte à outils. L’objectif : faire des renouvelables des acteurs flexibles plutôt que des sources subies.
Objectif : réduire la facture publique de 30 à 5 millions d’euros
Avec ces mesures, le gouvernement vise à contenir le coût des prix négatifs pour le contribuable. L’objectif reste ambitieux et dépendra de la vitesse à laquelle les acteurs s’équipent en solutions de flexibilité. Le parc solaire français pourrait encore doubler d’ici la fin de la décennie.










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