Le dernier rapport de l’AIE met en lumière un « ciseau » brutal entre pétrole de schiste, offshore profond et gisements conventionnels, avec un rythme de déclin qui menace directement la sécurité énergétique mondiale. Au prix de 570 milliards d’euros d’investissements en 2025, l’industrie ne fait, selon l’agence, que conserver sa position plutôt que d’augmenter durablement ses capacités. À l’heure où la transition vers le net‑zéro s’accélère, les chiffres montrent qu’un manque d’action pourrait transformer une croissance modérée de la demande en une stagnation dangereuse et instable.
À retenir
- Le déclin naturel de la production s’accélère, surtout dans les gisements de schiste et d’offshore profond.
- 90 % des investissements amont en 2019 servent à compenser le déclin plutôt qu’à répondre à la croissance.
- En 2025, l’absence d’investissements ferait chuter la production de 5,5 mb/jour, soit l’équivalent de la production combinée du Brésil et de la Norvège.
- Pour garder le niveau actuel d’ici 2050, il faudrait ajouter 45 mb/jour de pétrole et 2 000 bcm de gaz, soit l’équivalent de la production des trois plus grands producteurs réunis.
- Le délai moyen de mise en production d’un nouveau champ dépasse 20 ans, ce qui pénalise toute réponse rapide aux tensions d’offre.
- Les ONG comme Oil Change International avertissent que les actifs actuels dépassent l’objectif de 1,5 °C, créant un risque élevé d’actifs échoués.
Le déclin des gisements n’est plus un simple paramètre technique : c’est désormais une menace que l’industrie doit intégrer au cœur de ses calculs de sécurité énergétique. Selon le World Energy Outlook publié le 16 septembre 2025, l’AIE a passé au crible 15 000 gisements à travers le globe, couvrant la quasi‑totalité de la production mondiale. Le rapport met en évidence un taux de déclin qui dépasse 15 % en Europe, alors que les supergéants du Moyen‑Orient ne subissent qu’une baisse de moins de 2 %, creusant un fossé entre régions importatrices et exportatrices.
Le déclin des gisements est devenu l’éléphant dans la pièce de la politique énergétique.
Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE
Pour l’agence, ignorer ce facteur revient à sous‑estimer les risques de pénurie, à la fois pour les pays producteurs et pour les États très dépendants des importations. La gestion de ce déclin structurel devient ainsi un test de crédibilité pour les politiques de transition énergétique.
Les chiffres du déclin
La montée en puissance du pétrole de schiste et des projets d’offshore profond a modifié le profil naturel de production et accéléré la baisse des volumes. Les taux de déclin post‑pic varient désormais de 5,6 % pour le pétrole conventionnel à 6,8 % pour le gaz, tandis que les projets offshore enregistrent une chute de 10,3 % par an, contre seulement 4,2 % pour les gisements onshore plus matures.

Impact sur la production mondiale
En 2025, l’absence de nouveaux investissements entraînerait une baisse de 5,5 millions de barils par jour, contre 4 millions de barils par jour en 2010. Cette perte annuelle sur le pétrole se double d’un déséquilibre de plus de 180 bcm de gaz naturel, soit l’équivalent de la production totale du continent africain. À l’échelle du marché, cela signifie des marges de manœuvre plus étroites, une capacité réduite à absorber les chocs et une exposition accrue à la volatilité des prix.
La dépendance aux ressources rapides
Les gisements de schiste, caractérisés par un déclin très rapide, obligent les pays producteurs à forer en continu pour maintenir leurs volumes, au prix de coûts opérationnels élevés et d’une empreinte industrielle plus dense. En parallèle, les projets d’offshore profond exigent des technologies d’extraction avancées, des infrastructures complexes et des capitaux considérables, ce qui renchérit le coût marginal du baril et rallonge les délais de mise sur le marché.
Investissements : la course à la survie
Les chiffres compilés par l’AIE indiquent que 90 % des investissements amont dans le pétrole et le gaz depuis 2019 servent essentiellement à compenser les pertes dues au déclin naturel, plutôt qu’à répondre à une hausse de la demande. En 2025, les dépenses atteignent 491 milliards d’euros. Sans ce budget, la production plongerait bien plus vite et les prix deviendraient encore plus volatils, fragilisant les économies importatrices déjà sous pression.
Le fossé du gaz naturel
Le déclin annuel du gaz a bondi de 180 bcm à 270 bcm en une décennie, un écart qui souligne la vulnérabilité du secteur gazier face aux exigences de la sécurité énergétique. Pour compenser cette baisse, les opérateurs doivent multiplier les projets, souvent dans des zones plus complexes et plus coûteuses, ce qui pèse sur les finances publiques dans les pays producteurs et sur les factures des consommateurs dans les pays importateurs.
Disparités régionales
Alors que l’Europe subit un déclin moyen de 15 % sur ses gisements arrivés à maturité, le Moyen‑Orient conserve ses supergéants avec des taux de déclin de moins de 2 %. Cette asymétrie renforce la dépendance des pays consommateurs aux grands exportateurs et accentue la nécessité de diversifier les approvisionnements, via le GNL, les interconnexions régionales et le développement accéléré des alternatives bas‑carbone.
Répercussions économiques
Chaque baril de pétrole supplémentaire nécessite des investissements en capital de plus en plus lourds, qu’il s’agisse de forages supplémentaires, de nouvelles plateformes offshore ou de technologies améliorant le taux de récupération. Les coûts de production augmentent, et les entreprises doivent arbitrer entre le risque d’actifs qui ne seront jamais rentabilisés et la nécessité de répondre à une demande qui reste soutenue dans de nombreux secteurs difficiles à décarboner.
Vers 2050 : un défi de taille
Pour maintenir la production mondiale à son niveau actuel, le monde aurait besoin d’ajouter 45 millions de barils par jour de pétrole et 2 000 bcm de gaz d’ici 2050, soit l’équivalent de la production combinée des trois plus grands producteurs mondiaux. Dans le même temps, le délai moyen entre l’octroi d’une licence d’exploration et la première production approche désormais les 20 ans, ce qui limite fortement la capacité du système à s’adapter rapidement aux signaux de prix ou aux tensions géopolitiques.

Le dilemme du délai de développement
Dans de nombreux pays, il faut en moyenne une dizaine d’années pour obtenir une licence, puis encore une dizaine d’années pour boucler les phases d’approbation, de financement et de construction avant la première mise en production. Ces 20 ans de délai cumulé retardent toute réponse aux besoins d’offre et compliquent la planification. En période de transition énergétique, ce décalage temporel crée un risque de « trou d’air » : trop peu d’offre fossile pour répondre à la demande résiduelle, alors même que les alternatives bas‑carbone ne sont pas encore déployées à grande échelle.
Scénarios de transition énergétique
L’AIE estime qu’une chute de 42 % de la production de pétrole d’ici 2035 est compatible avec un scénario de neutralité carbone mondiale. Mais ce scénario suppose des investissements ciblés, une efficacité énergétique accrue et une montée rapide des renouvelables. À l’inverse, un ralentissement prolongé de l’investissement dans l’amont pétrolier et gazier pourrait transformer une croissance modeste de la demande en stagnation dangereuse, avec des pénuries ponctuelles et des flambées de prix difficiles à absorber pour les économies les plus fragiles.
Actifs échoués et volatilité des prix
Oil Change International prévient que les gisements déjà en exploitation contiennent plus de ressources fossiles que ce qui est compatible avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Cette situation crée un risque massif d’actifs échoués si les politiques climatiques se durcissent brusquement, tout en alimentant une forte volatilité des marchés tant que les trajectoires d’offre et de demande restent incertaines. Les investisseurs, eux, doivent arbitrer entre rendement à court terme et exposition à des risques réglementaires et climatiques de plus en plus visibles.
En définitive, l’industrie pétrolière et gazière se retrouve à la croisée des chemins : sécuriser l’approvisionnement à court terme tout en anticipant les exigences d’une économie à faibles émissions. Les données rassemblées par l’AIE montrent que l’accélération du déclin des gisements est déjà à l’œuvre et doit être intégrée de toute urgence à la planification stratégique. À défaut, la transition vers un avenir énergétique plus durable pourrait s’accompagner de chocs de prix répétés, de tensions géopolitiques accrues et d’une défiance croissante des consommateurs et des citoyens.










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