L’Allemagne pourrait relancer six centrales nucléaires face à la crise énergétique

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L'Allemagne pourrait relancer six centrales nucléaires face à la crise énergétique
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Le débat sur un possible redémarrage des centrales nucléaires allemandes s’intensifie. L’association allemande de technologie nucléaire Kerntechnik Deutschland (KernD) vient d’appeler officiellement à la remise en service des réacteurs arrêtés, présentant cette option comme une solution pragmatique face aux défis énergétiques actuels du pays. Cette proposition intervient dans un contexte politique particulier, avec l’arrivée au pouvoir des conservateurs de la CDU/CSU après les élections anticipées de février 2025.


Pourquoi KernD veut relancer le nucléaire allemand

L’appel lancé le 27 mars 2025 par l’association allemande de technologie nucléaire (KernD) marque une étape significative dans le débat énergétique allemand. Cette organisation, qui réunit des acteurs majeurs du secteur comme Framatome, Orano et Westinghouse, présente le redémarrage comme une alternative « sûre, économiquement viable et respectueuse du climat » à la politique énergétique actuelle.

Des arguments techniques et économiques

Selon KernD, jusqu’à six réacteurs arrêtés pourraient techniquement reprendre leur fonctionnement. L’association souligne que le démantèlement progressif des centrales nucléaires allemandes a créé plusieurs difficultés pour le pays :

  • L’expansion des énergies renouvelables et des capacités du réseau de transport, notamment dans le sud de l’Allemagne, progresse plus lentement que prévu
  • Les coûts de l’électricité allemande ne sont plus compétitifs à l’échelle internationale
  • La dépendance accrue aux importations d’électricité ou aux énergies fossiles lors des périodes de faible production renouvelable
  • Des émissions de CO2 plus élevées dues au maintien en activité des centrales à charbon

La sécurité d’approvisionnement en question

Pour KernD, le redémarrage des centrales nucléaires permettrait une sortie plus rapide du charbon sans compromettre la sécurité d’approvisionnement. L’association présente le nucléaire comme le complément idéal aux énergies renouvelables pour compenser leur intermittence et soutenir leur expansion à long terme.

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La faisabilité technique d’un redémarrage

Le débat sur la possibilité technique de relancer les centrales fermées est au cœur des discussions. Les experts divergent sur plusieurs aspects fondamentaux de ce projet potentiel.

Délais et coûts estimés

D’après KernD, un redémarrage serait possible en 3 à 5 ans, avec des coûts estimés entre 1 et 3 milliards d’euros par réacteur, selon l’état d’avancement de leur démantèlement. Des estimations plus optimistes du Radiant Energy Group suggèrent que le réacteur de Brokdorf (1410 MW) pourrait redémarrer dès fin 2025 pour moins de 500 millions d’euros, tandis qu’Emsland (1335 MW) pourrait être opérationnel fin 2028 pour moins d’un milliard d’euros.

Les obstacles techniques majeurs

Les sceptiques soulignent plusieurs difficultés techniques considérables :

  • Le processus de démantèlement, déjà bien avancé pour certains réacteurs, pourrait être irréversible
  • Les difficultés liées au redémarrage après un « arrêt à froid », particulièrement pour les réacteurs arrêtés en fin de cycle
  • La nécessité de requalifier les équipements et de répondre aux nouvelles normes de sécurité

Friedrich Merz, futur Chancelier, a lui-même exprimé des doutes, déclarant après son élection qu’ »il n’y a très probablement aucun moyen de remédier » à l’état avancé du démantèlement de certaines centrales.

Le contexte politique allemand après les élections de février 2025

L’appel de KernD intervient dans un paysage politique allemand profondément transformé par les élections anticipées du 23 février 2025, consécutives à la perte d’un vote de confiance par Olaf Scholz en décembre 2024.

La position ambivalente de la nouvelle majorité

La CDU/CSU, victorieuse des élections avec environ 29% des voix, avait qualifié pendant sa campagne la sortie du nucléaire de « décision idéologique et erronée ». Le parti avait promis d’examiner la faisabilité d’un redémarrage et même la construction de petits réacteurs modulaires (SMR).

Pourtant, après l’élection, Friedrich Merz s’est montré plus nuancé, indiquant que la probabilité d’un redémarrage diminue avec le temps et qu’un consensus sociétal serait nécessaire. Il a toutefois maintenu un moratoire sur la déconstruction complète pour garder des options ouvertes.

Un soutien variable selon les partis

D’autres formations politiques soutiennent plus fermement le retour au nucléaire :

  • Le FDP (Libéraux) défend l’utilisation d’installations modernes et la réactivation des existantes
  • L’AfD (arrivée deuxième aux élections avec environ 20%) appelle à la construction de nouvelles centrales et à la remise en service des anciennes
  • Bündnis Deutschland affiche un soutien marqué au retour du nucléaire

L’histoire de la sortie du nucléaire allemand

Pour comprendre pleinement les enjeux actuels, il est nécessaire de revenir sur l’historique de la décision allemande d’abandonner progressivement l’énergie nucléaire.

Une décision en plusieurs étapes

La sortie du nucléaire allemand trouve ses origines dans un plan initial datant de 2002, mais c’est après l’accident de Fukushima en 2011 que le processus s’est véritablement accéléré sous Angela Merkel. La 13ème modification de la loi sur l’énergie nucléaire (Atomgesetz) en août 2011 a acté cette volonté politique.

Huit réacteurs ont été arrêtés immédiatement en 2011, suivis par les centrales de Brokdorf, Grohnde et Gundremmingen C fin décembre 2021. Les trois dernières unités (Emsland, Isar 2, Neckarwestheim 2), représentant une puissance totale nette de 4055 MW, ont cessé leur activité le 15 avril 2023, avec un report de quelques mois en raison de la crise énergétique.

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Un mouvement ancré dans l’histoire sociale allemande

Cette sortie du nucléaire s’inscrit dans un contexte social particulier. Le scepticisme public a grandi après les accidents de Three Mile Island et Tchernobyl, alimentant un fort mouvement anti-nucléaire et contribuant à la montée des Verts dès les années 1980. Cette dimension sociétale reste un facteur important dans le débat actuel.

Les conséquences observées de la sortie du nucléaire

Les partisans du redémarrage, dont KernD, pointent plusieurs conséquences négatives résultant de l’abandon progressif du nucléaire allemand.

Impact climatique et énergétique

L’augmentation des émissions de CO2 figure parmi les critiques majeures. Une analyse PwC suggère que si le nucléaire était resté opérationnel, 94% de la production électrique en 2024 aurait pu être décarbonée, contre 61% réalisés avec les seules énergies renouvelables.

Par ailleurs, la dépendance accrue aux importations d’électricité, notamment du nucléaire français, et aux énergies fossiles comme le charbon et le gaz est régulièrement soulignée.

Conséquences économiques

Les prix de l’électricité allemande dépassent parfois 500 €/MWh en période de faible production renouvelable, pesant sur la compétitivité industrielle du pays. Certains observateurs évoquent un risque de désindustrialisation et pointent le coût élevé de la transition énergétique (Energiewende) supporté par les consommateurs et contribuables allemands.

L’opinion publique allemande en évolution

Un élément crucial du débat concerne l’évolution de l’opinion publique allemande sur la question nucléaire. Le rapport du Radiant Energy Group indique que 67% des Allemands soutiendraient désormais l’utilisation de l’énergie nucléaire pour la production d’électricité, tandis que 42% seraient favorables à la construction de nouvelles centrales.

À l’inverse, seulement 23% des Allemands soutiendraient l’élimination et l’interdiction totale du nucléaire. Cette évolution marque un changement notable dans un pays longtemps caractérisé par un fort sentiment anti-nucléaire.

Les priorités des électeurs lors des dernières élections semblent également s’être déplacées vers des préoccupations économiques comme le coût de la vie et les prix de l’énergie, parfois au détriment des objectifs climatiques.


À retenir

  • L’association allemande de technologie nucléaire (KernD) appelle officiellement au redémarrage des centrales nucléaires arrêtées, estimant que jusqu’à six réacteurs pourraient être remis en service.
  • Le coût estimé varie entre 500 millions et 3 milliards d’euros par réacteur selon les sources, avec des délais de redémarrage de 3 à 5 ans.
  • La sortie du nucléaire allemand, achevée en avril 2023, est critiquée pour avoir augmenté les émissions de CO2, la dépendance aux importations et les prix de l’électricité.
  • La CDU/CSU, victorieuse des élections de février 2025, s’est montrée ouverte à l’idée d’un redémarrage pendant sa campagne, mais plus réservée après son élection.
  • 67% des Allemands soutiendraient désormais l’utilisation de l’énergie nucléaire pour la production d’électricité, marquant une évolution importante de l’opinion publique.