La Belgique double sa capacité nucléaire face aux défis énergétiques

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La Belgique double sa capacité nucléaire face aux défis énergétiques
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La Belgique réalise un virage nucléaire historique. Le nouveau gouvernement De Wever abandonne la sortie programmée du nucléaire pour prolonger les centrales existantes et développer de nouvelles capacités, doublant ainsi la puissance installée. Ce changement majeur est motivé par la crise énergétique et les objectifs climatiques. L’accord avec Engie pour prolonger Doel 4 et Tihange 3 vient d’être finalisé, garantissant leur fonctionnement jusqu’en 2035 au minimum.


À retenir

  • La Belgique abandonne sa loi de sortie du nucléaire de 2003 et prévoit de doubler sa capacité nucléaire de 4 à 8 GW
  • L’accord avec Engie pour prolonger Doel 4 et Tihange 3 jusqu’en 2035 a été finalisé en mars 2025, avec un transfert à l’État de la responsabilité des déchets nucléaires pour 15 milliards d’euros
  • Le gouvernement envisage une prolongation supplémentaire de ces réacteurs jusqu’en 2045 et la construction de nouvelles installations, incluant des SMR
  • Ce revirement majeur est motivé par la crise énergétique post-guerre en Ukraine et les objectifs climatiques

De la sortie du nucléaire à la relance : la volte-face belge

La Belgique enterre définitivement sa politique de sortie du nucléaire initiée il y a plus de 20 ans. La loi adoptée en 2003, lors de la première participation des écologistes au gouvernement fédéral, prévoyait l’arrêt progressif de tous les réacteurs d’ici fin 2025. Certains ont déjà cessé leur activité, comme Doel 3 en septembre 2022, Tihange 2 en janvier 2023 et plus récemment Doel 1 mi-février 2025.

Un changement de cap radical après 20 ans

Formé en février 2025 après plus de huit mois de négociations suivant les élections de juin 2024, le nouveau gouvernement de Bart De Wever (N-VA) a rapidement affiché ses ambitions nucléaires. La coalition « Arizona », regroupant N-VA, MR, Les Engagés, Vooruit et CD&V, s’apprête à abroger les dispositions clés de la loi de 2003.

Le projet de loi, déjà approuvé en première lecture en commission le 1er avril 2025, vise à supprimer l’interdiction de construire de nouvelles centrales et le calendrier de fermeture des installations existantes. Pour le ministre de l’Énergie Mathieu Bihet (MR), cette modification législative représente une « première étape » vers un cadre réglementé garantissant la sûreté des installations actuelles et futures.

Un objectif ambitieux : doubler la capacité nucléaire

Le gouvernement ambitionne de faire passer la capacité nucléaire belge de 4 à 8 GW, combinant prolongations d’unités existantes et construction de nouveaux réacteurs. Cette stratégie inclut non seulement des réacteurs conventionnels mais également des Petits Réacteurs Modulaires (SMR).

Le plan vise à prolonger Doel 4 et Tihange 3 au moins jusqu’en 2045 – soit 10 ans de plus que l’accord déjà conclu – et envisage d’examiner la possibilité de prolonger également les réacteurs plus anciens encore en fonctionnement. Le ministre Bihet a même évoqué la possible réactivation de Doel 3 et Tihange 2, déjà arrêtés, sous réserve de faisabilité technique.

L’accord avec Engie : un tournant stratégique

Le 14 mars 2025, Engie et l’État belge ont officiellement signé l’accord concernant la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 jusqu’en 2035. Ce contrat, approuvé par la Commission européenne le 21 février après une enquête approfondie sur les règles d’aide d’État, marque une étape décisive dans la politique énergétique belge.

Une gestion partagée des réacteurs prolongés

L’accord prévoit la création d’une co-entreprise nommée BE-NUC, détenue à parts égales (50/50) par l’État belge et Engie pour exploiter les deux réacteurs. Plus précisément, BE-NUC détiendra 89,8% des parts, tandis que Luminus (filiale d’EDF) conservera sa participation historique de 10,2%.

Un mécanisme de Contrat pour Différence (CfD) a été mis en place pour garantir un équilibre financier et un partage des risques entre les parties, limitant l’exposition aux fluctuations du marché de l’électricité. Ce dispositif, scruté par la Commission européenne dans son enquête sur les aides d’État, a été jugé nécessaire, approprié et proportionné après ajustements.

Le transfert des déchets nucléaires : un enjeu à 15 milliards d’euros

L’élément le plus significatif de l’accord concerne la gestion des déchets nucléaires. L’État belge reprend l’entière responsabilité de la gestion des déchets et du combustible usé pour toutes les installations nucléaires d’Engie en Belgique, et ce jusqu’en 2135.

Cette responsabilité a un coût : 15 milliards d’euros (environ 16 milliards USD) versés à Engie en deux tranches – 11,5 milliards à la signature en mars 2025 et 3,5 milliards prévus lors du redémarrage des réacteurs en novembre 2025. Pour Engie, cet accord est stratégique car il transfère à l’État belge le risque financier lié à l’évolution future des coûts de gestion des déchets.

Un calendrier serré pour le redémarrage

L’objectif est de redémarrer Doel 4 et Tihange 3 en novembre 2025, après d’importants travaux de modernisation :

  • Arrêt technique de Tihange 3 d’avril à juillet 2025
  • Arrêt technique de Doel 4 de juillet à fin octobre 2025
  • Livraison de nouveau combustible nucléaire dans les mois à venir
  • Approbation finale attendue de l’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN) en juin 2025

Ces travaux, mobilisant environ 300 experts d’Electrabel, Tractebel et d’autres entreprises, comprennent des études de sûreté approfondies, le contrôle et remplacement de composants, et des améliorations pour répondre aux exigences réglementaires renforcées.

Les facteurs du revirement belge

Ce changement radical de politique s’explique par plusieurs facteurs convergents qui ont transformé le contexte énergétique européen.

La crise énergétique post-Ukraine comme catalyseur

La guerre russo-ukrainienne déclenchée en février 2022 a provoqué une crise énergétique majeure en Europe. La flambée des prix de l’énergie et les préoccupations concernant la dépendance au gaz russe ont poussé de nombreux pays à réévaluer leur mix énergétique.

Pour la Belgique, qui s’apprêtait à sortir du nucléaire pour se reposer davantage sur le gaz, cette crise a souligné l’importance de disposer de sources d’électricité stables, pilotables et bas-carbone. La sécurité d’approvisionnement après 2025 est devenue une préoccupation centrale, conduisant d’abord à la prolongation des deux réacteurs les plus récents (Doel 4 et Tihange 3) par le précédent gouvernement en mars 2022.

Un soutien croissant de l’opinion publique

Le revirement politique s’appuie également sur une évolution de l’opinion publique. Un sondage de septembre 2023, commandé par le Forum Nucléaire Belge, indiquait un fort soutien des Belges au maintien du nucléaire : 80 à 87% des personnes interrogées se déclaraient favorables à la prolongation de tous les réacteurs possibles, même au-delà de 10 ans, et à l’investissement dans les SMR. Seuls 13% souhaitaient conserver la loi de sortie de 2003.

L’enjeu climatique et l’autonomie stratégique

La volonté d’atteindre les objectifs climatiques joue également un rôle crucial. Le nucléaire, qui a historiquement représenté une part importante de la production électrique belge (environ 50% en 2017, 38% en 2020), est perçu comme un atout pour décarboner l’économie.

Cette relance s’inscrit dans une tendance européenne plus large de réévaluation du rôle du nucléaire, observée en France, Suède, Italie, Espagne ou aux Pays-Bas. Pour le gouvernement De Wever, il s’agit de garantir une production d’énergie compétitive et souveraine, tout en renforçant l’autonomie stratégique et en réduisant la dépendance aux énergies fossiles et aux importations.

Les défis de la nouvelle politique nucléaire belge

Malgré l’enthousiasme du nouveau gouvernement, plusieurs obstacles importants se dressent sur la route de cette relance nucléaire.

La position prudente d’Engie

Engie, principal opérateur nucléaire en Belgique via sa filiale Electrabel, s’est montré initialement réticent à prolonger les réacteurs au-delà de 2035. Vincent Verbeke, CEO d’Engie Belgique, avait qualifié cette possibilité d’ »impensable ». L’entreprise se concentre actuellement sur la mise en œuvre de l’accord jusqu’en 2035, l’exploitation sûre des réacteurs, et le démantèlement des unités arrêtées.

Néanmoins, Engie s’est dit prêt à dialoguer avec le gouvernement, tout en posant des conditions pour toute extension supplémentaire : garanties juridiques, cadre économique stable et délais réalistes. La réactivation de réacteurs déjà arrêtés (Doel 3, Tihange 2) soulève des défis techniques et financiers considérables, certains ayant déjà entamé leur démantèlement.

Les contraintes techniques et réglementaires

Les réacteurs belges, bien que les plus récents du parc (Doel 4 et Tihange 3), reposent sur une technologie plus ancienne avec une flexibilité limitée, rendant difficile leur modulation pour s’adapter aux variations de production des énergies renouvelables.

Le processus de prolongation et de construction implique de nombreuses approbations réglementaires. L’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN) et sa filiale Bel V supervisent la sûreté via des inspections et l’approbation des dossiers techniques. Le démantèlement des réacteurs arrêtés représente également un processus long et coûteux, estimé à environ 14 milliards d’euros en 2021.

Le calendrier ambitieux des nouvelles constructions

La construction de nouveaux réacteurs, qu’il s’agisse de grandes unités conventionnelles ou de SMR, représente un défi majeur en termes de délais et de financement. Les projets nucléaires récents en Europe occidentale ont souvent connu des retards significatifs et des dépassements budgétaires.

Le type de technologie pour les nouveaux réacteurs de grande taille reste à évaluer. Concernant les SMR, le gouvernement envisage de soutenir la construction d’un démonstrateur de 4ème génération refroidi au plomb, développé au Centre d’Étude de l’Énergie Nucléaire (SCK CEN), tout en considérant que les SMR de 3ème génération refroidis à l’eau pourraient être déployés plus rapidement.

Ce virage nucléaire belge marque indéniablement un tournant dans la politique énergétique européenne, reflétant une réévaluation du rôle de l’atome face aux défis climatiques et géopolitiques. Sa mise en œuvre effective dépendra toutefois de nombreux facteurs techniques, financiers et politiques dans les années à venir.