Le 28 avril 2025, une panne électrique massive a privé d’électricité 60 millions de personnes dans la péninsule ibérique pendant plusieurs heures. Cet incident a révélé la fragilité d’un réseau pourtant très intégré aux énergies renouvelables et a contraint le Portugal à revoir sa stratégie de sécurité d’approvisionnement. Depuis, le pays investit massivement pour moderniser ses infrastructures, faire face à l’arrivée des centres de données et renforcer ses liens avec le réseau européen.
La panne du 28 avril 2025, un électrochoc pour le Portugal
La coupure générale du 28 avril 2025 a pris de court les autorités et la population, dévoilant des faiblesses insoupçonnées sur le réseau de transport à très haute tension. En quelques secondes, l’incident technique espagnol s’est propagé, isolant la péninsule ibérique du reste de l’Europe.
Une cascade d’incidents née en Espagne
À l’origine de la panne, des vibrations atmosphériques intenses ont provoqué des oscillations anormales sur les lignes de 400 kV dans le centre de l’Espagne. Elles ont fait perdre la synchronisation entre le réseau ibérique et le réseau européen interconnecté. Résultat : un découplage brutal, avec une large partie de l’Espagne et tout le Portugal continental privés de courant.
L’opérateur de transport portugais REN (Redes Energéticas Nacionais) a confirmé que les équipements de protection ont fonctionné conformément aux normes, mais que l’amplitude du phénomène était inédite. Les experts ont pointé le rôle des variations de température extrêmes dans l’intérieur des terres, amplifiées par le dérèglement climatique, qui accentuent les contraintes mécaniques sur les câbles.

Des services vitaux à l’arrêt
Au Portugal, la paralysie a été immédiate. Les transports ferroviaires et les métros de Lisbonne et Porto se sont immobilisés. Les hôpitaux ont basculé sur leurs groupes électrogènes de secours, tandis que les réseaux de téléphonie mobile saturaient. Selon les données de Cloudflare, le trafic internet national a chuté de 90 % dans les cinq heures qui ont suivi le début de l’incident.
Au total, la panne a touché jusqu’à 60 millions d’habitants de part et d’autre de la frontière. Les systèmes critiques de gestion de l’eau et des carburants ont eux aussi subi des interruptions, rappelant que l’électricité reste la base de toute l’économie moderne.
Une prise de conscience des risques climatiques
Le blackout a surtout servi de révélateur : le réseau n’est pas à l’abri d’une conjonction de facteurs naturels et techniques. La capacité de redémarrage autonome, appelée « black start », s’est révélée insuffisante. Le Portugal ne disposait alors que de deux centrales capables de rétablir le système sans source externe, et la procédure a pris plusieurs heures.
Cette fragilité a aussitôt pesé sur la révision du Plan national énergie-climat (PNEC 2030), où la sécurisation des infrastructures est désormais traitée comme une priorité de souveraineté. Le gouvernement a compris qu’une trop forte dépendance aux interconnexions pouvait transformer un incident local en paralysie continentale.
Le plan de résilience 2026 : 4 milliards d’euros pour le réseau
Pour répondre aux défaillances révélées, le Portugal a présenté début 2026 un plan d’ampleur inédite. Le programme Portugal Transformation, Recovery and Resilience, doté de 22,6 milliards d’euros, consacre près de 4 milliards aux seuls réseaux électriques.
Une réponse d’urgence suivie d’un programme structurel
Après le blackout, 31 mesures urgentes ont été débloquées pour 400 millions d’euros. Il s’agissait de renforcer les équipements les plus exposés, d’améliorer les systèmes d’alerte et de préparer les protocoles de redémarrage rapide. Le reste passe maintenant par le plan global de résilience.
Ce dernier mobilise des fonds européens du mécanisme de relance et de résilience et consacre l’essentiel à la modernisation des réseaux de transport et de distribution. L’enveloppe de 4 milliards se décompose ainsi : 3,04 milliards pour la distribution (gérée par E-REDES) et le solde pour le réseau de transport de REN.
Moderniser les infrastructures de transport et de distribution
L’opérateur historique REN supervise actuellement l’installation de nouveaux systèmes de contrôle en temps réel, capables de repérer les oscillations dès leur apparition et d’isoler les zones instables avant qu’une réaction en chaîne ne se produise. Des tests de résilience à grande échelle sont programmés chaque année, avec des simulations de tempêtes, de sécheresses ou de cyberattaques.
Au niveau de la distribution, E-REDES remplace des milliers de kilomètres de lignes vieillissantes et installe des capteurs intelligents sur les postes de transformation. L’objectif est de réduire de 30 % la durée moyenne des interruptions d’ici 2030, tout en préparant le réseau à l’injection massive d’énergie renouvelable locale.
Simplifier pour accélérer la transition
Le gouvernement a aussi simplifié les procédures pour les projets de stockage et d’énergies renouvelables. Les promoteurs de batteries ou de parcs solaires bénéficient désormais de délais d’autorisation raccourcis, et les municipalités reçoivent une compensation financière lorsqu’elles accueillent de telles infrastructures.
Cette mesure vise à accélérer le déploiement des 2 GW de stockage prévus par le PNEC 2030, mais aussi à les faire mieux accepter localement. La ministre de l’Environnement a insisté sur la nécessité d’une « mobilisation de tous les territoires » pour garantir la sécurité collective face aux risques climatiques croissants.
L’irruption des centres de données, un pari à haut risque
Le Portugal renforce son réseau, mais un autre défi s’impose avec l’arrivée massive de projets de data centers, attirés par l’électricité verte et bon marché du pays. Ces infrastructures numériques pourraient faire grimper la demande et menacer l’équilibre du système.
Une demande énergétique qui pourrait tripler
Huit grands projets de centres de données ont été identifiés, principalement dans les zones de Sines et de Fundão. Leurs besoins cumulés en électricité atteindraient, si tous étaient raccordés, l’équivalent de la consommation actuelle du pays, soit un triplement de la demande nationale.
Le régulateur ERSE (Entidade Reguladora dos Serviços Energéticos) alerte sur un écart entre les ambitions de raccordement et la capacité réelle du réseau de transport. Aujourd’hui, le système ne peut pas absorber un tel volume sans risquer des saturations et des délestages.
Franchir la ligne rouge du LOLE
Les planificateurs utilisent l’indicateur LOLE (Loss of Load Expectation) pour évaluer le risque annuel de défaillance. La norme portugaise fixe un seuil maximal de 1,46 heure par an. Or, les projections intégrant tous les projets de data centers dépassent ce seuil avant 2030, ce qui obligerait soit à refuser des raccordements, soit à investir massivement dans de nouvelles capacités.
Ce constat pousse REN et ERSE à revoir leur planification en continu. Plutôt que d’attendre des cycles décennaux, ils élaborent désormais des scénarios glissants, ajustables en fonction des demandes industrielles réelles. L’enjeu est simple : éviter que la fiabilité du réseau ne se dégrade.
Arbitrer entre attractivité et stabilité
Le gouvernement se trouve face à un dilemme. Laisser les géants du cloud s’installer pourrait doper l’économie numérique, créer des emplois et financer une partie des coûts fixes du réseau grâce aux redevances. Mais cela suppose aussi de construire en urgence de nouvelles lignes à haute tension et des postes de transformation, avec une facture qui peut vite retomber sur la collectivité.
Les municipalités de Sines et de Fundão sont en première ligne. Les élus locaux négocient des compensations pour l’emprise foncière, mais certains experts s’inquiètent d’une dépendance excessive à une seule filière. L’arbitrage entre attractivité économique et sécurité des foyers devient un exercice politique délicat, et il pourrait bien servir d’exemple à d’autres pays européens confrontés à la même vague de data centers.
Le stockage massif pour dompter l’intermittence
Pour stabiliser un réseau de plus en plus alimenté par le solaire et l’éolien, le Portugal mise sur de grandes réserves d’énergie. Le stockage permet de compenser les à-coups et de mieux encaisser les pannes.

Tâmega, la plus grande batterie d’eau d’Europe
Au nord du pays, le complexe hydroélectrique de Tâmega fonctionne comme une batterie géante. Trois barrages interconnectés permettent de pomper l’eau vers les réservoirs supérieurs lorsque la production solaire dépasse la demande, puis de la turbiner pour restituer l’électricité aux heures de pointe. La capacité de stockage atteint 40 millions de kWh, de quoi alimenter 11 millions de personnes pendant 24 heures.
Cette infrastructure, mise en service progressivement depuis 2023, utilise la technique du pompage-turbinage. Elle transforme les excédents des énergies renouvelables intermittentes en une réserve pilotable et décarbonée. Tâmega absorbe les variations de fréquence et évite les décrochages.
Des piles électrochimiques pour la réactivité
Le pompage hydraulique ne suffit pas à répondre aux fluctuations les plus rapides. C’est pourquoi le gouvernement lance en juin 2026 une enchère de 750 MW pour des batteries électrochimiques réparties sur le territoire. Ces systèmes au lithium-ion, ou éventuellement à base de nouvelles chimies, peuvent injecter ou absorber de la puissance en quelques millisecondes.
L’objectif est de disposer d’une réserve de flexibilité instantanée, capable de compenser un nuage passager au-dessus d’un grand parc solaire ou une brusque perte de production éolienne. Ces batteries seront couplées à des algorithmes de pilotage avancés, gérés par REN, pour maintenir la fréquence du réseau à 50 Hz sans faire appel aux centrales thermiques d’appoint.
Se préparer à redémarrer seul
La panne de 2025 a montré que le pays doit pouvoir redémarrer son réseau en autonomie totale, sans attendre un apport extérieur. Le plan de résilience prévoit de porter de deux à quatre le nombre de centrales dotées de la capacité black start. Ces unités, souvent des barrages ou des turbines à gaz spéciales, sont capables de recréer une tension stable à partir de leurs propres moyens, puis de réalimenter progressivement les lignes essentielles.
À l’horizon 2030, le Portugal ambitionne 2 GW de capacité de stockage cumulée, toutes technologies confondues, pour répondre à la fois aux besoins de stabilité et à la montée en puissance des renouvelables. Cet effort fait du pays un cas d’école européen de l’intégration des énergies vertes à grande échelle, tout en renforçant sa souveraineté énergétique.
S’arrimer au continent : le défi des interconnexions
Bien que le Portugal renforce son réseau intérieur, sa sécurité passe aussi par des liens plus solides avec l’Europe. La péninsule ibérique reste trop isolée électriquement, ce qui limite la solidarité en cas de crise et freine l’exportation des surplus renouvelables.
Une île énergétique malgré les ambitions
Aujourd’hui, le Portugal et l’Espagne ne sont reliés à la France que par quelques lignes à travers les Pyrénées, représentant une faible fraction de la puissance installée. Même avec le futur câble sous-marin du Golfe de Gascogne, prévu pour 2028, la capacité d’interconnexion atteindra à peine 5 % de la capacité de production, loin de l’objectif européen de 15 % pour 2030.
Cette situation laisse la péninsule très dépendante de son propre équilibre interne. En 2025, le Portugal a dû importer 9,3 TWh d’électricité, soit environ 17 % de sa demande, principalement depuis l’Espagne. En cas de nouvelle panne espagnole, le pays risquerait de se retrouver à nouveau isolé, comme en 2025.
L’Europe et la France sommées d’agir
Face à cette fragilité, le Portugal et l’Espagne ont officiellement demandé à l’Union européenne d’accélérer les projets d’interconnexion, notamment avec la France. Le câble du Golfe de Gascogne, d’une longueur de 400 km et d’une capacité de 2 000 MW, a pris du retard à cause des procédures administratives côté français, selon les opérateurs ibériques.
Les deux pays profitent désormais de chaque sommet européen pour rappeler que la sécurité d’approvisionnement du sud-ouest du continent dépend de la solidarité transfrontalière. REN et son homologue espagnol Red Eléctrica coordonnent leurs investissements pour multiplier les points d’échange et éviter qu’un seul incident ne paralyse toute la péninsule.
Partager les surplus pour renforcer la sécurité
Au-delà de l’aspect défensif, les interconnexions représentent une opportunité économique. Le Portugal produit régulièrement plus d’électricité renouvelable qu’il n’en consomme, en particulier lors des journées de grand vent et de fort ensoleillement. Pouvoir exporter ces excédents vers la France et l’Allemagne permettrait de réduire le recours aux énergies fossiles ailleurs en Europe, tout en générant des revenus pour le réseau portugais.
Les études de REN montrent qu’une interconnexion portée à 10 % de la capacité totale réduirait de moitié le risque de défaillance lors des pointes de consommation. Pour le Portugal, renforcer ces liens reste une condition pour conjuguer transition énergétique et sécurité opérationnelle.










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