La libéralisation du marché de l’électricité au Kosovo s’est imposée brutalement, obligeant près de 1 300 entreprises à quitter le service universel pour des prix libres. Le risque est que la concurrence annoncée ne se concrétise pas, que les tarifs dérivent sans cadre clair et que l’économie nationale ainsi que la sécurité d’approvisionnement soient directement exposées.
À retenir
- Depuis le 1 juin 2025, 1 300 entreprises doivent désormais acheter sur le marché libre.
- Les tarifs de marché peuvent atteindre 160 € /MWh, soit plus du double des tarifs réglementés.
- La KEDS a déjà déconnecté 450 entreprises en août 2025, sans fournisseur définitif.
- Les AKB et la CTIK réclament un report de la libéralisation jusqu’en février 2026.
- Le KEK reste le fournisseur de dernier recours pour ceux sans contrat, avec des prix nettement plus élevés.
Le passage au marché libre imposé par l’ERO visait à ouvrir la fourniture d’électricité aux entreprises de plus de 50 employés ou réalisant plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires. Mais sur le terrain, la transition s’avère plus conflictuelle que prévu, avec une forte incertitude tarifaire et des menaces de délocalisation industrielle qui inquiètent les organisations patronales.
Le cadre légal qui pousse à la concurrence
L’ERO rappelle que sa décision découle du Traité de la Communauté de l’Énergie et des directives européennes, et qu’il s’agit d’une obligation légale imposée à l’État. Le régulateur fixe les seuils d’éligibilité au marché libre, en combinant le nombre d’employés et le chiffre d’affaires annuel, afin d’aligner le Kosovo sur les pratiques européennes de libéralisation.
Les critères d’entrée et leur portée
Le service universel est désormais réservé aux entreprises qui restent en dessous de ces seuils. En pratique, 1 300 sociétés ont été basculées vers le marché libre à compter du 1 juin 2025, selon les données communiquées par l’ERO. La mesure doit créer un espace de concurrence encadrée, mais elle oblige aussi les acteurs concernés à choisir rapidement un fournisseur parmi les 21 licences actives accordées par le régulateur.
Le rôle de la KEK comme fournisseur de dernier recours
Pour les entreprises qui ne signent aucun contrat, le KEK devient automatiquement le fournisseur de dernier recours. Les tarifs appliqués par le KEK sont sensiblement supérieurs aux tarifs réglementés, car ils intègrent une prime de risque liée à la pénurie potentielle ou aux contraintes du réseau. Cette configuration laisse une marge de manœuvre minimale aux entreprises, qui se retrouvent néanmoins exposées à une forte hausse de leurs factures d’électricité.
Les réactions du secteur privé : un risque d’affaiblissement économique
Les organisations professionnelles du Kosovo dénoncent une décision prise sans concertation suffisante et alertent sur un impact rapide sur la compétitivité industrielle. Elles craignent que les industries électro-intensives réduisent leurs activités ou déplacent leurs investissements, dans un pays où le coût de l’énergie était jusqu’ici un atout relatif.

Une facture d’électricité multipliée par trois
Les estimations des milieux économiques indiquent qu’un prix de 160 € /MWh sur le marché libre peut entraîner une augmentation de 200 % des coûts d’énergie pour certaines entreprises. Agim Shahini, de l’AKB, avertit que cette hausse renchérit immédiatement les produits locaux face aux importations, au risque de faire fermer des lignes de production jugées non rentables.
Appels à la suspension et à un dialogue constructif
La CTIK et l’AKB demandent un report de la libéralisation au moins jusqu’en février 2026, le temps de renégocier le calendrier et les conditions d’application. Elles estiment que la décision actuelle a été prise sans véritable dialogue préalable avec les entreprises concernées et réclament des mécanismes temporaires de soutien, comme des contrats de transition ou des plafonds de prix ciblés.
La menace de délocalisation industrielle
Des entreprises comme SOLID étudient déjà un départ vers l’Albanie, notamment dans les régions de Kukës ou de Tirana, où le coût de l’électricité est jugé plus supportable. Une telle fuite des investissements priverait le Kosovo d’emplois qualifiés et de recettes fiscales essentielles, avec un effet en chaîne sur les sous-traitants et l’emploi local.
La bataille judiciaire et les tensions sur le réseau de distribution
Alors que le marché s’ouvre, les contentieux se multiplient entre les entreprises, l’ERO et la KEDS, le distributeur d’électricité. Cette confrontation juridique et technique complique la mise en œuvre de la réforme et alimente un climat d’incertitude pour les industriels comme pour les investisseurs étrangers.

Suspensions judiciaires individuelles
En juin 2025, le tribunal de commerce a suspendu la décision de sortie du service universel pour une société, REKS, créant un précédent scruté par les autres acteurs. L’ERO a toutefois précisé que cette suspension ne s’appliquait qu’à ce dossier précis et ne remettait pas en cause l’ensemble du dispositif de libéralisation, ce qui maintient un flou juridique pour les entreprises toujours en litige.
Déconnexions massives par la KEDS
En août 2025, la KEDS a déconnecté environ 450 entreprises qui n’avaient pas régularisé leur situation contractuelle dans les délais impartis. Sur 9 963 points de mesure éligibles au marché libre, près de 8 % restaient sans fournisseur, augmentant le risque d’interruptions de service et de pertes de production pour des sites parfois stratégiques.
Manque de transparence et de concurrence réelle
Bien que 21 licences de fourniture aient été accordées, seule la KESCO a présenté des offres au début du processus, selon les associations professionnelles. Cette asymétrie limite la concurrence annoncée par la réforme et crée un quasi-monopole de fait, qui pèse sur le pouvoir de négociation des entreprises et affaiblit la crédibilité du nouveau marché.
Effets sur la sécurité d’approvisionnement
La politique de déconnexion de la KEDS augmente la fragilité du réseau, car les entreprises n’ont pas toujours un fournisseur alternatif en mesure d’assurer une continuité de service. Les coûts supplémentaires générés par ces coupures, combinés aux redémarrages d’installations industrielles, risquent de se répercuter sur les prix finaux de l’électricité facturés aux consommateurs.
Répercussions sur la transition énergétique
Les désaccords persistants et les déconnexions massives ralentissent la mise en place d’une offre réellement diversifiée. Sans concurrence effective et sans visibilité sur les tarifs à moyen terme, la transition vers des sources d’énergie plus propres reste limitée, les entreprises hésitant à investir dans des contrats de long terme ou dans des solutions d’autoproduction renouvelable.
Perspectives : entre libéralisation et régulation pragmatique
La situation actuelle met en évidence la nécessité de trouver un équilibre entre ouverture du marché et protection du tissu économique. Une libéralisation rapide, dépourvue de garde-fous clairs, fragilise la stabilité des entreprises, tandis qu’une régulation trop rigide freine l’entrée de nouveaux acteurs et l’innovation tarifaire. Au-delà du Kosovo, plusieurs pays européens suivent ce dossier, qui illustre les défis de l’adaptation des systèmes énergétiques dans un contexte de transition et de forte volatilité des prix.










Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.