Pour sécuriser son électricité, l’Allemagne mise sur… le gaz

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L’Allemagne double sa capacité de centrales à gaz d’ici 2030
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Face à une production éolienne et solaire en baisse et à la persistance de la crise énergétique, le gouvernement allemand a annoncé un programme ambitieux d’extension des centrales à gaz, visant à ajouter entre 5 et 10 GW dès 2025 puis jusqu’à 20 GW d’ici 2030. Cette décision, portée par le chancelier Friedrich Merz et la ministre de l’Économie Katherina Reiche, s’inscrit dans la volonté de garantir un approvisionnement stable tout en préparant une transition vers l’hydrogène et la capture du carbone. Le pari repose sur une double logique : sécuriser l’approvisionnement à court terme et préparer le désengagement progressif du charbon et du nucléaire.


À retenir

  • Le gouvernement allemand prévoit de doubler la capacité de production de centrales à gaz d’ici 2030, avec un objectif de 20 GW.
  • Les appels d’offres débuteront fin 2025 ou début 2026, avec un volume initial de 5 à 10 GW.
  • Les nouvelles installations devront être « H2‑ready », afin de pouvoir passer à l’hydrogène vert.
  • Les ONG dénoncent le risque d’enfermement durable dans les combustibles fossiles.
  • La stratégie vise à compenser la chute de 16 % de la production d’énergies renouvelables au premier trimestre 2025.

Le pari stratégique de l’Allemagne sur les centrales à gaz

Le gouvernement a officialisé son intention de renforcer rapidement les capacités de production gazière afin d’assurer la continuité du service électrique national.

La nécessité du gaz comme solution de secours

Lorsque le vent faiblit ou que le soleil se cache, le réseau allemand doit disposer d’une puissance de secours capable d’être mise en service rapidement. Le gaz naturel, disponible sous forme de GNL importé, répond à ce critère de flexibilité. Selon les dernières mesures, la production d’éolien a reculé de 31 % au premier trimestre 2025, entraînant une hausse de 10 % de la part des combustibles fossiles dans le mix électrique. Cette situation a ravivé l’intérêt pour le gaz comme énergie « back‑up », capable de couvrir les déficits de production renouvelable sans délai.

Capacités visées et calendrier des appels d’offres

Le ministère de l’Économie, dirigé par Katherina Reiche, a fixé un objectif de 20 GW de capacité gazière d’ici 2030. Dans les scénarios les plus prudents, la demande pourrait atteindre 35,5 GW d’ici 2035 si la transition se ralentit. Le premier lot d’appels d’offres, prévu pour la fin 2025 ou le début 2026, concernera entre 5 et 10 GW. Un plan détaillé prévoit 7 GW supplémentaires répartis comme suit :

AnnéeCapacité prévue (GW)
2025 (début)2,5
20262,5
20272,0

Ces volumes seront attribués via des enchères compétitives, soutenues par le BDEW qui réclame la mise en place rapide d’un marché de capacité. Les industriels tels que Siemens Energy, Mitsubishi et GE Vernova ont déjà reçu des commandes de turbines à gaz, bien que les délais de livraison soient en hausse.

Un rôle transitoire et des objectifs ambitieux

Les centrales à gaz sont présentées comme un maillon intermédiaire indispensable entre le fossile et le zéro carbone.

Le rôle pivot dans la sortie du charbon et du nucléaire

En 2024, le charbon représentait 22,5 % de la production d’électricité allemande. Le gouvernement ambitionne de fermer toutes les centrales à charbon d’ici 2038, tout en ayant mis fin à la production nucléaire en 2023. Le gaz, plus modulable que le charbon, doit combler le vide laissé par ces deux filières, tout en limitant les pics de consommation qui pourraient fragiliser le réseau.

L’horizon hydrogène et la capture de carbone

Les projets de nouvelles centrales intègrent la condition « H2‑ready », c’est à dire la possibilité d’alimenter les turbines avec de l’hydrogène vert dès que la production sera suffisante. La ministre Reiche a toutefois souligné que les quantités d’hydrogène disponibles d’ici 2030 resteront limitées, justifiant la persistance du gaz naturel dans le court terme. Parallèlement, le gouvernement explore le retro fit des installations avec la technologie de capture du carbone (CCS/CCU). Cette technique, encore coûteuse et partiellement mature, viserait à réduire les émissions de CO₂ liées à la combustion du gaz.

Défis et controverses de la stratégie gazière allemande

Le plan suscite un débat intense entre les partisans de la sécurité d’approvisionnement et les défenseurs de l’environnement.

Critiques environnementales et risque de verrouillage fossile

Les ONG alertent sur le danger d’un « fossil fuel lock in », c’est à dire la création d’infrastructures difficiles à démanteler et qui prolongeraient la dépendance au gaz. Le recours au GNL importé des États Unis, bien que logistique, entraîne des émissions supplémentaires liées au transport et à la liquéfaction du gaz. La technologie CCS/CCU est jugée encore immature et ne garantit pas une capture totale du CO₂, ce qui alimente les réserves d’opposants.

Fragilité du système et retards de la transition

Au premier semestre 2025, la production d’électricité renouvelable a atteint son plus bas niveau depuis 2015, avec une chute de 16 % par rapport à 2024. Cette baisse, conjuguée à une infrastructure de réseau encore insuffisamment flexible, a renforcé la demande de sources d’énergie contrôlables. Le directeur de la BNetzA, Klaus Müller, a rappelé l’urgence de lancer les nouveaux projets afin d’éviter une pénurie d’électricité avant 2035. Les retards d’extension des lignes de transport et de stockage d’énergie aggravent le problème, tout comme la lenteur des réponses de la demande.

Contexte énergétique et politique de la décision

Le repositionnement de l’Allemagne se décline dans un cadre géopolitique et économique en mutation.

Réponse à la crise énergétique et aux objectifs climatiques

La guerre en Ukraine a mis en lumière la vulnérabilité de l’Europe face aux approvisionnements en gaz russe. En réponse, le gouvernement a changé le nom du ministère en « ministère de l’Économie et de l’Énergie », signifiant une réorientation vers la résilience du système énergétique. Le pays reste engagé à atteindre la neutralité carbone d’ici 2045 et à porter la part des renouvelables à 80 % de la consommation électrique d’ici 2030, conformément à la loi allemande sur le climat.

Évolution du paysage politique et industriel

Depuis mai 2025, le chancelier Friedrich Merz, à la tête d’une coalition CDU/CSU‑SPD, privilégie la relance économique et la compétitivité industrielle. Cette orientation s’est traduite par l’approbation d’un forage de gaz en mer du Nord, malgré les protestations. Le BDEW, représentant les acteurs du secteur énergétique, milite pour la mise en place rapide d’un mécanisme de capacité opérationnel d’ici 2028, afin d’assurer une marge de sécurité supplémentaire. Les géants de la turbine, confrontés à des délais de livraison allongés, voient dans ces appels d’offres une opportunité de consolider leurs parts de marché en Europe.