La Chine a approuvé en 2024 près de 290 gigawatts (GW) de nouvelles centrales à charbon depuis 2021, tout en installant 356 GW d’énergies solaires et éoliennes la même année. Ce double mouvement, à la fois expansionniste sur les combustibles fossiles et pionnier dans les renouvelables, interroge : Pékin peut-il concilier sécurité énergétique et neutralité carbone d’ici 2060 ? Les dernières données révèlent une tension croissante entre les impératifs économiques locaux et les engagements climatiques nationaux, avec des conséquences directes sur les émissions mondiales.
À retenir
- La Chine a construit 94,5 GW de nouvelles centrales à charbon en 2024, soit 95 % du total mondial.
- En 2025, les mises en service devraient dépasser 80 GW, un record depuis 2016.
- Parallèlement, les capacités solaires et éoliennes ont atteint 1 482 GW au premier trimestre 2025, dépassant pour la première fois le thermique (1 450 GW).
- La part du charbon dans le mix électrique est tombée à 51 % en juin 2025 (contre 59 % en 2024).
- Les provinces du Xinjiang, Mongolie-Intérieure, Shaanxi et Gansu concentrent l’essentiel des nouveaux projets charbonniers.
- Le taux d’utilisation moyen des centrales à charbon était de 50 % en 2024, suggérant un rôle de secours plutôt que de production de base.
- Le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur (CREA) recommande une réduction des émissions de 30 % d’ici 2035 pour aligner la Chine sur ses objectifs climatiques.
Charbon vs renouvelables : la stratégie énergétique chinoise en contradiction
Depuis l’engagement du président Xi Jinping en 2021 à « contrôler strictement » les projets charbonniers, la Chine a accéléré simultanément deux dynamiques opposées : l’expansion massive de ses centrales à charbon et le déploiement sans précédent d’énergies propres. Ce paradoxe s’explique par des logiques distinctes (sécurité énergétique d’un côté, transition climatique de l’autre) qui se heurtent sur le terrain. Alors que les renouvelables couvrent désormais une part croissante de la demande, le charbon reste ancré comme filet de sécurité, avec des conséquences directes sur les émissions nationales.
Un engagement climatique mis à mal par les réalités locales
En 2021, la Chine s’est fixée deux objectifs majeurs : atteindre un pic d’émissions avant 2030 et la neutralité carbone en 2060. Pourtant, entre 2021 et 2024, le pays a approuvé 289 GW de nouvelles centrales à charbon, soit deux fois plus que durant la période 2015-2020. Cette expansion contraste avec la baisse annoncée de la consommation charbonnière à partir de 2026. Les provinces riches en charbon, comme le Xinjiang ou la Mongolie-Intérieure, justifient ces projets par des besoins de stabilité économique locale et de création d’emplois, tandis que Pékin invoque la sécurité énergétique après les pénuries de 2020-2021.
Le résultat ? Un système où les renouvelables et le charbon s’additionnent plutôt que de se substituer. En 2024, le charbon représentait encore 59 % de la production électrique, malgré une capacité solaire et éolienne en forte croissance.
Les nouvelles centrales sont souvent sous-utilisées (taux moyen de 50 % en 2024), servant avant tout de réserve pour les pics de demande ou les défaillances du réseau
, explique un rapport du CREA. Cette stratégie de double assurance complique la trajectoire vers la neutralité carbone.
Le solaire et l’éolien dépassent le charbon en capacité installée
Pour la première fois au premier trimestre 2025, la capacité cumulative des énergies éolienne et solaire (1 482 GW) a surpassé celle des centrales thermiques (1 450 GW). Cette avancée historique s’appuie sur des installations record : 356 GW de nouveaux parcs solaires et éoliens en 2024 (soit 4,5 fois plus que l’Union européenne sur la même période). En 2025, les prévisions tablent sur plus de 500 GW supplémentaires.

Cette croissance a un impact direct sur le mix énergétique. En juin 2025, la part du charbon dans la production électrique est tombée à 51 %, contre 59 % un an plus tôt. Plus marquante encore : au premier trimestre 2025, l’augmentation de la production éolienne et solaire a couvert à elle seule la totalité de la hausse de la demande nationale.
Si cette tendance se confirme, 2025 pourrait marquer un pic précoce des émissions du secteur électrique
, estime Greenpeace.
| Indicateur | 2023 | 2024 | 2025 (prévision) |
|---|---|---|---|
| Capacité charbon mise en service (GW) | 49,3 | 94,5 | 80+ |
| Capacité solaire + éolien mise en service (GW) | 230 | 356 | 500+ |
| Part du charbon dans la production électrique | 60 % | 59 % | 51 % (juin) |
Un modèle énergétique à deux vitesses
La Chine illustre aujourd’hui un modèle hybride : d’un côté, elle domine le marché des technologies vertes (panneaux solaires, éoliennes, batteries), de l’autre, elle maintient une dépendance structurelle au charbon. Cette dualité s’explique par plusieurs facteurs :
- Priorité à la sécurité énergétique : Les pénuries de 2020-2021 ont poussé Pékin à valider des projets charbonniers comme garantie contre les coupures d’électricité.
- Incitations locales : Les provinces charbonnières bénéficient de revenus fiscaux et d’emplois liés à ces infrastructures.
- Rôle de stabilisateur du réseau : Le charbon compense l’intermittence des renouvelables, avec un taux d’utilisation faible (50 %) mais stratégique.
- Croissance économique : La demande électrique augmente de 5 à 6 % par an, nécessitant des capacités de pointe.
Pourtant, cette stratégie a un coût.
Chaque nouveau GW de charbon construit aujourd’hui risque de verrouiller des émissions pour les 30 prochaines années
, avertit le CREA. Sans réforme du marché de l’électricité (notamment une meilleure intégration des renouvelables et une tarification dynamique), la transition chinoise restera incomplète.
94,5 GW de charbon en 2024 : une expansion sans précédent
L’année 2024 a marqué un tournant dans l’expansion charbonnière chinoise, avec des chiffres inédits depuis une décennie. Entre nouveaux projets et reprise de chantiers suspendus, la Chine a concentré 95 % des mises en service mondiales, consolidant sa position de premier consommateur et producteur de charbon. Cette accélération, bien que ralentie en 2025, reste un défi majeur pour les objectifs climatiques du pays.
Des records de construction malgré un ralentissement des approbations
En 2024, la Chine a lancé la construction de 94,5 GW de nouvelles centrales à charbon, auxquels s’ajoutent 3,3 GW de projets relancés après suspension. Ce volume représente le niveau le plus élevé depuis 2014 et équivaut à près de l’intégralité des nouvelles capacités mondiales (93 % à 95 %). Au premier semestre 2025, 21 GW ont déjà été mis en service, un record pour cette période depuis 2016.
Les prévisions pour 2025 tablent sur plus de 80 GW de nouvelles capacités, faisant de cette année la plus active en termes de finalisation de projets depuis une décennie. Pourtant, le rythme des approbations a ralenti : après un pic à 106,6 GW en 2023, seulement 62,24 GW ont été validés en 2024 (-41,5 %), et 11,29 GW au premier trimestre 2025. Cette baisse suggère un début de modération, sans pour autant remettre en cause la trajectoire globale.
Une géographie concentrée dans les bassins charbonniers
Quatre provinces concentrent l’essentiel de l’activité :
- Xinjiang : Leader avec des projets liés à son abondance en lignite et sa position clé dans la Nouvelle Route de la Soie.
- Mongolie-Intérieure : Premier producteur national de charbon, avec des centrales souvent couplées à des industries lourdes (acier, ciment).
- Shaanxi : Historiques bassins houillers, où le charbon représente 80 % du mix énergétique local.
- Gansu : Développe des centrales « propres » (supercritiques) pour exporter de l’électricité vers les zones côtières.
Ces régions bénéficient d’un soutien politique local et d’une logistique favorable (proximité des mines, réseaux ferroviaires dédiés). À l’inverse, les provinces côtières (comme le Guangdong ou le Zhejiang), plus dépendantes des importations, misent davantage sur le gaz et les renouvelables.
Focus : le cas du Xinjiang
Le Xinjiang illustre cette dynamique. En 2024, la région a mis en service 8,5 GW de nouvelles centrales, portées par :
- Des subventions locales pour les projets « duals » (charbon + renouvelables).
- Un accès à des gisements de lignite à bas coût.
- Une stratégie d’autosuffisance énergétique, dans un contexte de tensions géopolitiques (sanctions occidentales, dépendance aux importations de gaz).
Des projets « zombies » resurgissent
Outre les nouvelles constructions, la Chine a relancé 3,3 GW de projets suspendus en 2024. Ces centrales, souvent qualifiées de « zombies » (projets gelés faute de rentabilité ou de permis), ont été remises sur les rails grâce à :
- Des assouplissements réglementaires post-2020, autorisant les provinces à approuver des projets sans validation centrale systématique.
- Des subventions croisées : certaines centrales sont couplées à des parcs solaires ou éoliens pour bénéficier de tarifs préférentiels.
- La pression des lobbies industriels, notamment dans les secteurs de l’acier et du ciment, gros consommateurs d’électricité charbonnière.
Exemple emblématique : la centrale de Datong (Shaanxi), dont la construction avait été gelée en 2018 pour non-conformité environnementale, a obtenu un feu vert en 2023 après l’ajout d’un volet « capture de CO₂ » (non opérationnel à ce jour).

Pourquoi la Chine persiste avec le charbon malgré les renouvelables
L’attachement de la Chine au charbon ne relève pas d’un simple conservatisme énergétique, mais d’une stratégie délibérée, façonnée par des crises passées et des impératifs systémiques. Trois facteurs clés expliquent cette persistance : la mémoire des pénuries d’électricité, les mécanismes de financement locaux et le rôle pivot du charbon dans la stabilité du réseau. Une équation complexe, où la transition énergétique se heurte à des réalités économiques et techniques.
Le traumatisme des pénuries de 2020-2021
Les coupures massives de l’automne 2021 (touchant 20 provinces et entraînant des rationnements industriels) ont marqué un tournant. Causées par une combinaison de prix élevés du charbon, de quotas de production stricts et d’une demande post-Covid en rebond, ces pénuries ont coûté 0,3 point de PIB selon la Banque mondiale. La réponse de Pékin a été immédiate :
- Relâchement des restrictions sur les mines de charbon (production en hausse de 12 % en 2022).
- Accélération des approbations de centrales, avec une procédure simplifiée pour les projets de moins de 2 GW.
- Création de réserves stratégiques de charbon (300 millions de tonnes stockées en 2024).
, résume un analyste du China Electricity Council. Cette logique de précaution explique pourquoi des centrales sont construites alors même que leur taux d’utilisation est faible (50 % en 2024).
Les incitations économiques locales : un frein à la transition
Les gouvernements provinciaux ont tout intérêt à maintenir le charbon :
- Recettes fiscales : Les taxes sur l’extraction et la combustion du charbon représentent jusqu’à 30 % des budgets locaux dans des régions comme le Shanxi.
- Emplois : Le secteur emploie 3,6 millions de personnes directement (mines, centrales) et 10 millions indirectement (logistique, industries associées).
- Subventions croisées : Les profits des centrales charbonnières financent souvent des projets renouvelables ou des infrastructures locales.
- Corruption et clientélisme : Des enquêtes du South China Morning Post ont révélé des liens entre responsables locaux et groupes charbonniers, facilitant les approbations.
Résultat : en 2024, 60 % des nouvelles centrales ont été approuvées par des autorités provinciales sans validation préalable de Pékin, via des dérogations pour « projets stratégiques ». La centrale de Huaneng Yulin (Shaanxi, 2 × 1 000 MW), par exemple, a été labellisée « projet vert » grâce à un partenariat avec un parc solaire adjacent, alors que 90 % de sa production reste charbonnière.
Le charbon comme stabilisateur du réseau : un rôle technique incontournable ?
Malgré la croissance des renouvelables, le charbon reste indispensable à la stabilité du réseau chinois, pour trois raisons :
- L’intermittence : Le solaire et l’éolien couvrent aujourd’hui 40 % de la demande en temps normal, mais seulement 15 % lors des pics hivernaux (chauffage, industrie).
- Le manque de flexibilité : Les barrages hydroélectriques (2ème source d’électricité) sont limités par des sécheresses récurrentes (ex. : baisse de 20 % de la production du Yangtsé en 2022).
- Les lacunes du stockage : La Chine dispose de 50 GW de batteries (contre 150 GW nécessaires pour une transition complète), et ses projets d’hydrogène vert restent expérimentaux.
Dans ce contexte, les centrales à charbon jouent un rôle de « capacité de réserve » :
- Elles sont sollicitées 10 à 15 jours par an lors des pics de demande (été/hiver).
- Leur coût marginal faible (0,03 €/kWh contre 0,05 € pour le gaz) les rend compétitives pour l’ajustement.
- Les centrales supercritiques (plus efficaces) représentent désormais 50 % du parc, réduisant légèrement les émissions par kWh.
, explique un ingénieur de State Grid, le gestionnaire du réseau.
Le cas des « centrales de secours »
Depuis 2023, Pékin encourage les « centrales de secours » (backup plants) : des unités charbonnières conçues pour fonctionner moins de 500 heures/an, en complément des renouvelables. Exemple :
- La centrale de Jinjiang (Fujian), mise en service en 2024, n’a tourné que 30 jours en 2025 mais a évité une panne lors d’un typhon en août.
- Coût pour les consommateurs : +0,002 €/kWh sur la facture, via un mécanisme de « capacité payante ».
2025-2030 : la Chine peut-elle concilier charbon et neutralité carbone ?
Avec une capacité charbonnière en expansion et des renouvelables en croissance exponentielle, la Chine se trouve à un carrefour. Les prochaines années seront décisives pour savoir si le pays peut découpler sa croissance économique de ses émissions, ou si le charbon continuera de peser sur ses ambitions climatiques. Les signes actuels sont contrastés : tandis que la part du charbon dans le mix électrique diminue (51 % en juin 2025), les nouvelles centrales risquent de verrouiller des émissions pour des décennies.
Scénarios pour 2030 : entre pic des émissions et statu quo
Trois scénarios émergent selon les analystes :
| Scénario | Hypothèses | Impact sur les émissions (vs 2025) | Probabilité |
|---|---|---|---|
| Optimiste (pic en 2025) |
| -15 % (pic atteint) | 30 % |
| Intermédiaire (pic en 2028) |
| +5 % (pic retardé) | 50 % |
| Pessimiste (pas de pic avant 2035) |
| +20 % (échec des objectifs) | 20 % |
Le scénario intermédiaire, jugé le plus probable, impliquerait un dépassement des objectifs de 2030, avec un pic des émissions reporté à 2028.
Même avec 500 GW de solaire et d’éolien ajoutés d’ici 2030, le charbon restera dominant en capacité installée, car les renouvelables ne peuvent pas encore couvrir les pics de demande
, souligne le CREA.
Les réformes clés pour accélérer la transition
Pour inverser la tendance, trois leviers sont identifiés :
- Réformer le marché de l’électricité :
- Instaurer un prix du carbone (actuellement limité à 7 €/tonne, contre 90 € en UE).
- Développer des contrats pour différence (CfD) pour les renouvelables, garantissant un revenu stable.
- Supprimer les subventions aux centrales charbonnières sous-utilisées.
- Améliorer la flexibilité du système :
- Portfolio de stockage : atteindre 200 GW de batteries d’ici 2030 (vs 50 GW aujourd’hui).
- Développer l’hydrogène vert pour les industries lourdes (acier, chimie).
- Interconnecter les réseaux provinciaux pour lisser la demande.
- Renforcer la planification centrale :
- Geler les approbations de centrales au charbon dès 2026.
- Imposer un plafond d’émissions par province.
- Conditionner les financements locaux à des critères de décarbonation.
Une piste prometteuse : les « parcs hybrides » (solaire + charbon + stockage), testés dans le Gansu. Ces sites permettent de réduire l’empreinte carbone de 30 % tout en maintenant la stabilité du réseau. En 2025, 12 GW de projets hybrides sont en construction.
L’enjeu climatique : la Chine peut-elle tenir ses promesses ?
Les engagements internationaux de la Chine (pic des émissions avant 2030 et neutralité carbone en 2060) sont aujourd’hui menacés par sa trajectoire charbonnière. Plusieurs indicateurs alertent :
- Émissions du secteur électrique : En hausse de 2 % en 2024 (après +1 % en 2023), malgré les renouvelables.
- Intensité carbone : 550 gCO₂/kWh en 2025 (vs 450 g en UE).
- Dépendance aux combustibles fossiles : 70 % de l’énergie primaire en 2025 (vs 65 % en 2020).
Pourtant, des signes encourageants existent :
- La baisse de la part du charbon dans le mix (51 % en juin 2025) montre que les renouvelables commencent à mordre sur sa domination.
- Les provinces côtières (Guangdong, Jiangsu) ont réduit leur dépendance au charbon de 10 points depuis 2020, grâce au gaz et au nucléaire.
- Les investissements verts : 500 milliards d’euros en 2024 (solaire, éolien, véhicules électriques), soit 40 % des dépenses mondiales.
, conclut le CREA. La prochaine décennie sera donc cruciale, non seulement pour la Chine, mais pour le climat mondial, puisque le pays représente 30 % des émissions planétaires.









