Deux milliards d’euros. C’est la somme engloutie par la France dans le développement de ses parcs éoliens en mer depuis le lancement de son premier appel d’offres, en 2011. Pendant quinze ans, cet argent a servi à financer des études, des contentieux et des renégociations de contrats, sans qu’un seul mégawattheure commercial n’alimente le réseau électrique national. Comment un projet industriel majeur a-t-il pu déraper à ce point, et à quel prix pour le consommateur ?
À retenir
- 2 milliards d’euros ont été décaissés entre 2011 et 2026, principalement pour des études et des procédures, sans production commerciale initiale.
- Chaque projet demande en moyenne 10 ans pour aboutir, trois fois plus qu’en Allemagne ou au Danemark.
- Les premiers tarifs d’achat garantis dépassaient 200 €/MWh, contre 44 €/MWh pour les parcs les plus récents.
- Au 31 mars 2026, seuls 2,3 GW sont opérationnels sur un total éolien national de 26,4 GW, alors que l’objectif est de 45 GW à l’horizon 2050.
- Le soutien public pourrait coûter plus de 40 milliards d’euros sur 20 ans, selon la Cour des comptes.
L’argent fantôme : 2 milliards d’euros pour zéro électron
C’est un gouffre financier. Depuis le premier appel d’offres français en 2011 jusqu’au début des années 2020, le bilan énergétique de l’éolien en mer tenait à peu de choses.
15 ans d’études sans toucher le mégawatt
Sur les 3 000 MW promis par l’appel d’offres de 2011, il n’y a eu, pendant une décennie, aucun mégawatt commercial livré au réseau. Tout l’argent public et privé est parti dans des études de sol, des expertises environnementales et des rapports de faisabilité.
On a payé des ingénieurs pour cartographier des fonds marins que personne n’ira jamais forer.
résume un ancien cadre de la CRE
Concrètement, un parc comme celui de Saint-Nazaire a nécessité plus de sept ans de procédure avant de recevoir son premier coup de pelle. C’est comme si l’on avait acheté une flotte de camions sans jamais leur faire quitter le garage.
Floatgen : le symbole d’une industrie au point mort
Seule éclaircie dans ce brouillard : Floatgen, une éolienne flottante expérimentale de 2 MW installée au large du Croisic. Raccordée au réseau en 2018, elle restera pendant des années la seule vitrine de la filière française. Belle prouesse technique, certes, mais incapable de faire oublier que nos voisins britanniques installaient déjà des gigawatts entiers. Ce prototype a surtout révélé le fossé entre la R&D et la réalité des dossiers administratifs.

Le cauchemar paperassier qui plombe la France
Les Anglo‑Saxons l’appelleraient « death by paperwork ». En France, le parcours du combattant pour implanter un parc en mer dure en moyenne dix ans, soit trois fois plus que chez nos voisins. C’est un mille-feuille administratif qui finit par décourager.
Dix ans de procédure pour un seul parc
Selon un rapport du Sénat, la superposition des autorisations (loi sur l’eau, code de l’urbanisme, enquête publique, saisine du juge des référés…) transforme chaque projet en parcours d’obstacles. À Fécamp, il s’est écoulé neuf années entre le dépôt du dossier et le feu vert définitif. À Saint-Brieuc, les oppositions des pêcheurs de coquilles Saint-Jacques ont donné lieu à treize recours distincts. À chaque fois, le calendrier s’allonge, les coûts montent et la promesse d’électricité décarbonée recule.
Le rôle empoisonné des contentieux à rallonge
Les deux milliards d’euros évoqués plus haut ont aussi servi à financer cette bulle juridique. Pour chaque parc, des cabinets d’avocats ont passé au crible le Code de l’environnement, tandis que les communautés locales se sentaient prises entre développement économique et préservation du littoral.
Le système français a transformé l’éolien en mer en un sport de combat.
ironisait un haut fonctionnaire en 2022
Résultat : même une fois les autorisations obtenues, la peur d’un nouveau recours pousse les porteurs de projet à se montrer prudents, en multipliant les études d’impact et les réunions de concertation.
Des tarifs hors de prix qui pèsent sur nos factures
Les retards n’ont pas seulement coûté du temps : ils ont figé des contrats très chers. Aujourd’hui, les contribuables français paient l’addition d’une politique énergétique mal calibrée.
200 € le mégawattheure : le prix de l’immobilisme
Lors du premier appel d’offres, en 2011, l’État s’est engagé sur des tarifs de rachat garantis proches de 200 €/MWh. À l’époque, les technologies étaient moins mûres et les chaînes d’approvisionnement restaient à construire. Ce que personne n’avait vraiment anticipé, c’est la chute des coûts ailleurs dans le monde. Quand le parc de Dunkerque, attribué en 2019, est tombé à 44 €/MWh, l’écart est devenu impossible à ignorer. Aujourd’hui encore, les parcs de Saint-Nazaire et de Fécamp bénéficient d’un tarif de 174 €/MWh après renégociation, soit près de quatre fois le prix du marché de gros de l’électricité certaines semaines.
40 milliards d’euros sur 20 ans : la facture cachée
La Cour des comptes a alerté sur un coût public qui pourrait dépasser 40 milliards d’euros sur la durée de vie de ces contrats. Le mécanisme a un effet pervers : même quand la demande est faible et que les prix de marché sont négatifs, les opérateurs touchent un complément de rémunération élevé.
On a construit une usine à gaz qui oblige le réseau à absorber des électrons ruineux.
résume un analyste de la CRE
Au final, les Français paient encore aujourd’hui les hésitations du début des années 2010.

2026 : le sursaut tardif d’une filière encore convalescente
Nous y sommes. En ce mois de juin 2026, la France peut enfin compter 2,3 GW de capacités offshore raccordées. Mais ce chiffre ne raconte pas toute l’histoire.
Des usines et des électrons, enfin
Saint-Nazaire, Fécamp, Saint-Brieuc et Yeu‑Noirmoutier tournent désormais. L’Hexagone dispose enfin d’une base industrielle, avec l’usine Siemens Gamesa au Havre qui fabrique des pales de 115 mètres. Selon le tableau de bord du ministère de la Transition écologique du 31 mars 2026, l’éolien offshore représente un peu moins de 9 % de la puissance éolienne totale française. C’est un progrès, mais le Royaume-Uni a installé cinq fois plus.
Le défi du raccordement et du flottant
Pour atteindre les 45 GW en 2050, RTE devra doubler le rythme de création de postes en mer, une infrastructure complexe et coûteuse. La bascule vers l’éolien flottant prévu au large de la Bretagne Sud et en Méditerranée pose une autre difficulté : sans cadre stabilisé, ces technologies pourraient répéter les erreurs du passé, avec des tarifs encore élevés. Le Net Zero Industry Act européen impose des délais raccourcis, mais les faire entrer dans le droit français reste compliqué. La machine s’est remise en marche, mais elle avance encore avec du sable dans les rouages.










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