Energie : Pourquoi l’AIEA estime que le LCOE est dépassé

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LCOE dépassé, place à la métrique globale pour la transition énergétique
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Le Coût Actualisé de l’Énergie (LCOE) continue de guider les décisions d’investissement, mais ses limites deviennent évidentes à l’heure où la décarbonisation impose une flexibilité et une résilience accrues du réseau. Les analystes soulignent que le LCOE ne saisit pas la valeur temporelle du kilowatt‑heure ni les coûts d’intégration liés à l’intermittence du solaire et de l’éolien. Face à ces lacunes, de nouvelles métriques comme le Levelized Full System Cost of Electricity (LFSCOE) émergent pour soutenir une planification plus robuste.


À retenir

  • Le LCOE mesure le coût moyen de production, mais ignore les coûts d’intégration, la dispatchabilité et les externalités.
  • Les coûts d’intégration varient de 5 à 13 EUR/MWh pour le réseau et l’équilibrage, et peuvent atteindre 25 à 35 EUR/MWh pour l’éolien à 30‑40 % de pénétration.
  • Le LFSCOE et l’analyse de valeur du système offrent une vision globale incluant stockage, transmission et services auxiliaires.
  • Des exemples comme le projet SMR de 300 MW en Ontario montrent que la capacité de régulation peut être plus économique que des gigawatts d’éolien et de solaire avec batteries.
  • Intégrer ces dimensions est essentiel pour des politiques publiques cohérentes et des investissements rentables.

LCOE : un repère économique mais limité pour la transition énergétique

Le LCOE calcule le coût moyen d’un mégawatt‑heure sur la durée de vie d’un projet en regroupant investissement initial, coûts d’exploitation et de maintenance, coût du capital et, le cas échéant, coût du carburant. Cette formule, actualisée pour tenir compte de la valeur temporelle de l’argent, fournit le prix plancher auquel l’énergie doit être vendue pour atteindre la rentabilité. Lazard utilise cet indicateur depuis des années pour comparer le solaire, l’éolien, le nucléaire ou les combustibles fossiles, et il reste un outil de référence pour les appels d’offres et les évaluations de viabilité économique.

Définition et rôle du LCOE dans la planification énergétique

Le LCOE se construit en trois étapes : estimation des dépenses d’investissement (CAPEX), addition des coûts d’exploitation (OPEX) et du carburant le cas échéant, puis division par la production totale attendue, le tout actualisé à un taux d’actualisation choisi. Le résultat, exprimé en EUR/MWh, représente le prix minimal que le producteur doit obtenir pour couvrir ses charges. Cette méthode standardisée permet de suivre l’évolution des coûts d’une même technologie, le solaire photovoltaïque, par exemple, est passé de plus de 200 EUR/MWh il y a une décennie à moins de 40 EUR/MWh aujourd’hui selon les publications de Lazard.

Les défauts majeurs du LCOE face aux exigences de décarbonisation

Malgré sa simplicité, le LCOE masque des réalités essentielles. Il suppose que chaque kilowatt‑heure a la même valeur, quel que soit le moment ou le lieu de sa production. Or, le réseau accorde une prime à l’électricité disponible pendant les pics de demande ou en période de faible production renouvelable. De plus, le LCOE ne considère pas les coûts d’intégration : renforcement du réseau, services d’équilibrage, capacité de stockage, ou encore les pertes liées à la congestion. Les externalités environnementales, telles que le coût social du carbone, restent également hors du calcul. Enfin, les hypothèses de durée de vie ou de taux de financement peuvent être biaisées, notamment pour le nucléaire, où la durée de vie réelle des réacteurs dépasse souvent les valeurs utilisées dans les modèles.

Coûts d’intégration : le maillon manquant des décisions d’investissement

Pour une analyse complète du système électrique, il faut ajouter les dépenses qui permettent d’accueillir les sources variables. Ces coûts d’intégration comprennent le renforcement des lignes de transmission et de distribution, les services de régulation et de réserve, ainsi que les pertes d’utilisation des centrales thermiques existantes lorsque la production intermittente augmente.

Les composantes des coûts d’intégration des énergies variables

Les coûts de réseau sont estimés entre 5 et 13 EUR/MWh lorsque la part des renouvelables atteint des niveaux élevés. Ils couvrent la construction de nouvelles lignes, le re‑dimensionnement des postes de transformation et les solutions de gestion de la congestion. Les coûts d’équilibrage, liés à la nécessité de fournir une capacité de régulation rapide, s’ajoutent et peuvent représenter 5 à 10 % supplémentaires du prix de l’électricité. En Chine, le photovoltaïque voit environ 15 % de son coût total attribué aux dépenses d’intégration, selon les études récentes.

Lorsque l’éolien représente 30 à 40 % de la production, les coûts d’intégration peuvent monter à 25‑35 EUR/MWh, soit jusqu’à 50 % du coût de génération. Cette hausse s’explique par le besoin de capacités de stockage, de flexibilité et de réserves d’inertie pour compenser la variabilité du vent. Les régions où les sites éoliens sont éloignés des centres de consommation, comme en Ontario, requièrent des investissements supplémentaires en transmission, augmentant le coût total du projet.

Impact économique des coûts de réseau, d’équilibrage et de curtailment

Le phénomène de curtailment (découpage de la production) apparaît quand la production dépasse la capacité d’absorption du réseau. Il entraîne une perte de revenu directe pour les développeurs et augmente le coût moyen pour les consommateurs. En Europe, le curtailment du solaire a atteint 8 % de la production totale en 2023 dans certaines zones du Sud, traduisant une sous‑exploitation de capacité installée. Le stockage par batteries ou pompage‑stockage amortit ce phénomène, mais son prix reste élevé, les batteries lithium‑ion coûtent aujourd’hui environ 150 €/kWh, ce qui représente un investissement significatif pour chaque MWh de capacité de stockage.

Les services auxiliaires, tels que la fourniture d’inertie et de réserves de puissance, sont indispensables à la stabilité du réseau. Le nucléaire et les réacteurs modulaires petits (SMR) offrent naturellement de l’inertie, ce qui réduit la dépendance aux réserves mécaniques. Un rapport de l’opérateur du réseau de l’Ontario a montré qu’un SMR de 300 MW, malgré un LCOE élevé, pouvait coûter moins cher en termes de coût total d’électricité que l’ajout de 5,6 à 8,9 GW d’éolien et de solaire associés à des batteries, du fait de la réduction des investissements en transmission et en services de régulation.

Vers des métriques systémiques : du LCOE au Levelized Full System Cost

Pour dépasser les limites du LCOE, plusieurs institutions proposent des indicateurs qui intègrent l’ensemble des coûts du système. Le Levelized Full System Cost of Electricity (LFSCOE) ajoute les dépenses de transmission, de stockage, de flexibilité et les externalités environnementales, offrant une vision plus réaliste du coût réel pour le consommateur.

Principes du LFSCOE et de l’analyse de valeur du système

Le LFSCOE calcule le coût total du mégawatt‑heure en incluant le CAPEX et l’OPEX de chaque composante du système, ainsi que les coûts de services auxiliaires et les frais de congestion. Il utilise une méthodologie d’actualisation similaire au LCOE, mais avec un champ d’application élargi, chaque MW de capacité renouvelable est pondéré par son facteur de capacité, sa localisation et son profil de production. Cette approche permet de valoriser la dispatchabilité, un kilowatt‑heure produit pendant les pics de demande reçoit une prime, tandis qu’un kilowatt‑heure produit pendant les creux de consommation est déprécié.

L’analyse de valeur du système (System Value Analysis) se concentre sur la contribution nette d’une technologie à la stabilité et à la sécurité du réseau. Elle intègre les externalités, le coût social du CO₂ (souvent évalué à 50 €/tCO₂ en Europe) est soustrait du coût de production des renouvelables, renforçant leur compétitivité. En revanche, les coûts d’émission du gaz ou du charbon sont ajoutés, ce qui pénalise ces sources dans le calcul global.

Applications concrètes : exemples d’Ontario, de Chine et d’investisseurs

En Ontario, l’évaluation du SMR de 300 MW a été réalisée à l’aide d’un modèle de System Value. Le résultat a montré que, même avec un LCOE de 110 €/MWh, le SMR permettait de réduire les dépenses d’intégration de plus de 30 % par rapport à un scénario purement solaire‑éolien. Cette réduction se traduit par une baisse du prix final de l’électricité pour les consommateurs de l’ordre de 5‑7 €/MWh.

En Chine, les études de China Electricity Council intègrent les coûts d’intégration dans leurs prévisions de 2030. Elles estiment que les dépenses d’infrastructure de transmission et de stockage pourraient atteindre 15 % du coût total du système pour le photovoltaïque, soit environ 8 EUR/MWh supplémentaires. Cette part est déjà prise en compte dans les appels d’offres régionaux, ce qui oblige les développeurs à proposer des solutions hybrides (solaire + stockage).

Des acteurs privés, comme EDF Renewables et General Electric, investissent dans des projets hybrides combinant éolien offshore, solaire on‑shore et batteries de grande capacité. Leur modèle économique s’appuie sur le LFSCOE, qui montre que la diversification géographique et technologique diminue les coûts d’intégration de 10 à 15 % en moyenne.

Implications pour les politiques publiques et les acteurs du marché

Les décideurs doivent repenser leurs cadres d’évaluation afin d’encourager les investissements qui assurent la fiabilité et la résilience du système électrique, tout en maintenant la trajectoire de décarbonisation. L’utilisation exclusive du LCOE risque de conduire à des choix sous‑optimaux, notamment en sous‑finançant les infrastructures de transmission et de stockage.

Recommandations pour une planification résiliente

Premièrement, les appels d’offres doivent intégrer un indice de coût d’intégration dès la phase de conception. Cela implique de demander aux soumissionnaires de chiffrer les besoins en renforcement de réseau, en services auxiliaires et en stockage. Deuxièmement, les tarifs d’accès au réseau devraient refléter la valeur temporelle du kilowatt‑heure, en appliquant des tarifs horaires différenciés (Time‑of‑Use) qui incitent à la production et à la consommation lors des périodes de forte demande. Troisièmement, les politiques de subvention doivent favoriser les projets hybrides capables de fournir de l’inertie, comme les SMR ou la géothermie de nouvelle génération.

Rôle des acteurs privés dans la diversification des sources fiables

Les entreprises du secteur énergétique ont tout intérêt à développer des portefeuilles incluant à la fois des sources renouvelables intermittentes et des technologies de base comme le nucléaire ou la géothermie. En combinant ces actifs, elles réduisent le risque de curtailment et augmentent la valeur de chaque MWh produit. Les contrats d’achat d’électricité (PPA) évoluent vers des clauses de performance basées sur la dispatchabilité et la capacité à fournir des services de régulation, ce qui crée un marché pour les solutions de flexibilité.

Enfin, les investisseurs institutionnels, sensibles aux risques climatiques, privilégient les projets qui intègrent les externalités et les coûts d’intégration dans leurs modèles financiers. Cette orientation finance davantage les projets à forte valeur système, comme les interconnexions transfrontalières en Europe qui permettent de lisser la production intermittente sur de vastes zones géographiques.