La Compagnie Nationale du Rhône (CNR) vient d’annoncer une feuille de route pour les quinze prochaines années, avec un budget de 550 millions d’euros réalloué à l’hydroélectricité et aux autres énergies renouvelables. Ce virage stratégique entérine l’abandon définitif du projet Rhônergia, ce méga-barrage très contesté dont la fin actée en 2024 libère 300 millions d’euros désormais affectés à la modernisation d’un parc hydroélectrique vieillissant. Alors que la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), publiée il y a quelques jours, fixe un cadre national moins ambitieux que prévu, la CNR parie sur le temps long pour conforter sa place dans la souveraineté énergétique française. Reste à savoir si ce plan, à la croisée de la modernisation industrielle, de la diversification des énergies et de l’adaptation climatique, répond réellement aux enjeux des prochaines décennies.
À retenir
- La CNR investit 550 millions d’euros d’ici 2041, dont 300 millions issus de l’abandon du barrage Rhônergia, pour moderniser un parc hydroélectrique vieillissant (âge moyen : 55 ans).
- Objectif : augmenter la production du barrage de Montélimar de 100 GWh/an et construire six nouvelles petites centrales hydroélectriques (PCH), dont une à Caderousse (Vaucluse).
- La CNR veut doubler ses capacités en éolien et solaire via ses filiales Vensolair et Solarhona, pour atteindre 2 000 MW d’ici 2030, tout en développant des solutions de stockage (batteries, mini-STEP).
- 90 millions d’euros seront consacrés au fret fluvial, avec le doublement des écluses de Bollène et Châteauneuf-du-Rhône afin de réduire les camions sur les routes (+8,7 % de trafic fluvial en 2025).
- Un centre de supervision de la ressource en eau sera lancé en 2026 pour anticiper crues et sécheresses, dans le cadre d’une gestion coordonnée avec la Suisse pour le lac Léman.
- La CNR a versé 630 millions d’euros de redevance hydraulique à l’État en 2025, confirmant son rôle clé dans les finances publiques et l’équilibre du système électrique.
Alors que la France peine à tenir ses trajectoires de décarbonation, la CNR assume une stratégie sobre : consolider l’existant plutôt que miser sur des méga-projets risqués. L’abandon de Rhônergia, ce barrage de 1 200 MW qui devait devenir le plus puissant de France, a servi de tournant interne et politique. Le parc hydroélectrique rhodanien, composé de 19 aménagements dont certains remontent aux années 1960, exige aujourd’hui une rénovation en profondeur. Plus de 55 % des infrastructures ont plus de 50 ans, un âge avancé pour des ouvrages dont la durée de vie théorique dépasse rarement 80 ans. Sans modernisation, le risque de perte de productible hydroélectrique – déjà estimée à environ 5 % par an sur les sites les plus anciens – pèserait directement sur la fiabilité du mix électrique français.
« Nous avons choisi de réinvestir ces fonds dans des solutions immédiates et moins controversées. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
Le plan repose sur deux leviers principaux. D’abord, l’optimisation des sites existants. Le barrage de Montélimar, mis en service en 1962, devrait voir sa production annuelle augmenter de 100 GWh grâce à la modernisation des turbines et à une gestion plus fine des débits. Cette montée en puissance doit contribuer à sécuriser l’approvisionnement régional et offrir davantage de flexibilité au réseau.
« Nous parlons d’un gain équivalent à la consommation annuelle de 20 000 foyers. »
Un ingénieur de la CNR
Ensuite vient la construction de six nouvelles petites centrales hydroélectriques (PCH), d’une puissance comprise entre 1 et 10 MW. Parmi elles, celle de Caderousse (Vaucluse), attendue pour 2028, exploitera les variations de débit du Rhône pour produire de l’électricité en période de faible demande, lorsque l’eau est abondante mais la consommation plus basse. Cette stratégie répond aux besoins croissants de flexibilité du réseau électrique, essentielle pour intégrer des volumes plus importants d’énergies intermittentes comme l’éolien et le solaire.
La CNR ne se limite toutefois pas à l’hydroélectricité. Ses filiales Vensolair (éolien) et Solarhona (photovoltaïque) sont chargées de doubler les capacités renouvelables hors hydro d’ici 2030, pour passer d’environ 1 740 MW en 2025 à 2 000 MW. L’objectif reste modeste au regard des 40 GW visés par la PPE3 pour l’éolien et le solaire à la même échéance, mais il est jugé réaliste pour un opérateur historiquement centré sur le Rhône. La CNR entend surtout capitaliser sur son ancrage local et ses emprises existantes.
« Notre force réside dans notre connaissance fine du territoire et l’accès à des sites déjà aménagés. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
Les parcs solaires de Solarhona sont ainsi souvent implantés sur d’anciennes friches industrielles ou à proximité de lignes à haute tension, ce qui limite les conflits d’usage et réduit les délais de raccordement. Sur l’éolien, la priorité porte sur des projets de taille moyenne, intégrés aux paysages existants, plutôt que sur de très grands ensembles susceptibles de provoquer des oppositions locales.
Le nœud central reste toutefois ailleurs : gérer l’intermittence des renouvelables. Éolien et solaire dépendent de la météo, tandis que l’hydroélectricité peut être pilotée. D’où l’intérêt de renforcer les solutions de stockage. La CNR étudie la création de mini-stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) sur le barrage de Génissiat (Ain), une technologie courante en montagne mais encore peu développée en plaine. Ces installations permettraient de remonter l’eau en altitude quand l’électricité est abondante et bon marché, puis de turbiner à nouveau lors des pics de consommation.
« L’idée est de stocker l’électricité excédentaire la nuit ou les jours de faible demande pour la réinjecter aux heures de pointe. »
Un responsable R&D de la CNR
À terme, ces systèmes doivent lisser la courbe de production et réduire le recours aux centrales à gaz, encore largement utilisées pour absorber les pointes hivernales. Ils constituent aussi un argument de poids pour sécuriser l’intégration de nouveaux parcs solaires et éoliens sur le réseau.
Un corridor fluvial et une ressource en eau sous haute surveillance
La CNR n’est pas seulement un producteur d’électricité : elle reste aussi l’aménageur du corridor Rhône-Saône, un axe clé pour la logistique et la transition écologique du pays. En 2025, le trafic fluvial y a progressé de 8,7 %, porté à la fois par la hausse des coûts du diesel et par les politiques publiques de réduction des émissions du transport routier. Pour accompagner cette dynamique, la CNR prévoit d’investir 90 millions d’euros dans l’agrandissement des écluses de Bollène (Vaucluse) et de Châteauneuf-du-Rhône (Drôme), afin d’augmenter fortement la capacité de chargement des péniches.

L’objectif est de permettre le passage de péniches de 1 350 tonnes, contre environ 850 tonnes aujourd’hui, et ainsi diviser par deux le nombre de transbordements entre la voie d’eau et la route. Cette massification doit améliorer la compétitivité du fluvial sur les grands axes logistiques et limiter le nombre de poids lourds en transit dans les vallées rhodaniennes.
« Une péniche remplace en moyenne 70 camions sur les routes. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
Un argument de poids dans un contexte où le transport routier représente encore près de 20 % des émissions de CO₂ françaises. Les autorités locales voient également dans cette montée en puissance du fluvial un moyen de réduire les nuisances liées au trafic autoroutier : bruit, congestion et pollution de l’air dans les grandes agglomérations traversées par le Rhône.
La gestion de l’eau devient parallèlement une priorité stratégique, accentuée par le changement climatique. Les étiages sévères de 2022 et 2023 ont mis en lumière la vulnérabilité du Rhône, dont le débit réservé – le volume minimal pour préserver la vie aquatique – se trouve régulièrement sous pression. Dès 2026, la CNR mettra en service un centre de supervision de la ressource en eau, développé avec sa filiale spécialisée Vizirhône. Cet outil s’appuiera sur des capteurs en temps réel, des modèles hydrologiques et des prévisions météo avancées pour affiner les décisions opérationnelles.
« Nous pourrons ajuster les débits des barrages afin de préserver à la fois la navigation, la production hydroélectrique et les écosystèmes. »
Un hydrologue de la CNR
Ce centre s’inscrit dans un cadre plus large : la coordination franco-suisse autour du lac Léman. Un accord signé en décembre 2025 prévoit désormais une gestion conjointe des débits entre la Suisse et la France, pour éviter les tensions lors des périodes de faible pluviométrie. Le Léman joue un rôle de véritable réservoir de sécurité pour le fleuve.
La CNR rappelle que près de 40 % de l’eau du Rhône provient du Léman, ce qui rend ce partage transfrontalier particulièrement sensible. Sans coopération renforcée, les restrictions de débit pourraient faire chuter la production hydroélectrique de 15 à 20 % lors des étés les plus secs, au détriment de la sécurité d’approvisionnement et de la navigation.
La CNR met aussi en avant sa contribution aux finances publiques et à la souveraineté énergétique française. En 2025, l’entreprise a versé 630 millions d’euros de redevance hydraulique à l’État, un niveau inédit. Ces recettes, prélevées sur la production électrique, alimentent en partie les politiques de transition énergétique et d’adaptation climatique menées au niveau national et local.
« Nous sommes aujourd’hui l’un des premiers contributeurs au financement public de la transition énergétique. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
Cette « rente hydraulique » prend d’autant plus d’importance que la CNR a obtenu, fin 2025, un accord de principe avec la Commission européenne pour écarter la mise en concurrence de sa concession. Jusqu’ici, la perspective d’un appel d’offres européen faisait planer une incertitude sur le Rhône et fragilisait la visibilité des investissements. La concession est désormais sécurisée jusqu’en 2041, dans le cadre d’un régime d’autorisations spécifique.
« Cette sécurisation constitue une véritable victoire pour la planification à long terme. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
Un plan ambitieux, mais sous tension politique et climatique
La PPE3 : un cadre national moins favorable que prévu
La publication de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), le 13 février, apporte enfin une visibilité de moyen terme aux énergéticiens, mais elle laisse un goût mitigé aux promoteurs des renouvelables. Si la CNR salue la confirmation du rôle central de l’hydroélectricité, elle déplore la baisse des objectifs nationaux pour le solaire et l’éolien terrestre. La PPE3 retient en effet 40 GW de solaire et 40 GW d’éolien d’ici 2030, contre respectivement 46 GW et 44 GW dans la version précédente.
Cette révision à la baisse pourrait ralentir la montée en puissance des renouvelables, alors que la France reste en retard sur plusieurs de ses voisins européens. Les acteurs de terrain estiment qu’il faudra compenser une partie de ce manque par des solutions plus fines, au niveau des territoires, en combinant stockage, flexibilité et sobriété.
« Nous allons devoir compenser avec des solutions locales, notamment via le stockage et la flexibilité du réseau. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
La CNR conserve néanmoins un atout déterminant : sa concession du Rhône, valable jusqu’en 2041. Elle bénéficie d’une stabilité réglementaire rare dans un secteur où les règles du jeu évoluent rapidement. L’accord trouvé avec Bruxelles, en transformant son régime en système d’autorisations, élimine le risque de mise en concurrence à court terme. Cette sécurité permet de programmer des investissements lourds – modernisation des barrages, nouvelles PCH, dispositifs de stockage – sur des horizons supérieurs à vingt ans.
« Sans cette stabilité réglementaire, aucun projet d’investissement sur vingt ans n’aurait été réellement envisageable. »
Un économiste de l’énergie
Le défi du changement climatique : entre opportunités et risques
Si la CNR mise sur l’hydroélectricité pour stabiliser le mix électrique, le changement climatique menace de rebattre les cartes. D’un côté, des précipitations plus irrégulières pourraient réduire les débits du Rhône, en particulier en été. De l’autre, la multiplication des événements extrêmes – crues, canicules, épisodes de grêle – met à l’épreuve les infrastructures.
« Dans un scénario pessimiste, nous anticipons une baisse de 10 à 15 % du productible hydroélectrique d’ici 2050. »
Un climatologue collaborant avec la CNR
Les épisodes d’inondation de 2023 ont déjà démontré la sensibilité de certains aménagements, comme le barrage de Serre-Ponçon (Hautes-Alpes), à des hausses de débit rapides et difficiles à prévoir. Le renforcement des ouvrages, des digues et des dispositifs d’alerte devient une composante à part entière du plan d’investissement.

Pour limiter ces risques, la CNR mise sur l’adaptation progressive de ses ouvrages. Les nouvelles PCH, comme celle de Caderousse, sont dimensionnées pour encaisser des débits plus variables, avec des marges de sécurité supérieures aux standards passés. Les barrages existants font l’objet de programmes de modernisation qui intègrent des systèmes de surveillance renforcée : capteurs, inspections automatisées, modélisations structurelles en temps réel.
« Nous passons d’une logique de maintenance essentiellement curative à une approche de maintenance prédictive. »
Un ingénieur de la CNR
La CNR espère aussi bénéficier d’une réindustrialisation bas carbone le long du Rhône. Le corridor Rhône-Saône, déjà axe logistique majeur, pourrait se transformer en pôle de production décarbonée. Plusieurs industriels lourds recherchent en effet des sites proches de sources d’électricité renouvelable pilotable, associées à des capacités de stockage et à des contrats de long terme.
« Les industries lourdes cherchent à se rapprocher de sources renouvelables stables pour sécuriser leurs coûts et leurs émissions. »
Laurence Borie-Bancel, présidente du directoire de la CNR
La CNR étudie ainsi des partenariats avec des groupes comme Arkema ou Alstom pour alimenter des usines en électricité hydroélectrique et solaire, tout en ajustant la consommation via des contrats d’effacement et de flexibilité. Une manière de relier transition énergétique et stratégie industrielle sur un même territoire.
Un modèle à suivre, mais perfectible
Le plan de la CNR présente une réelle cohérence d’ensemble. En privilégiant la modernisation de l’existant plutôt que de nouveaux méga-barrages, l’entreprise réduit son exposition aux contentieux et aux aléas réglementaires tout en générant des gains rapides de production. Ce choix reste toutefois discuté, y compris en interne, au regard de l’ampleur des besoins futurs.
Premier point de vigilance : le rythme des investissements. Avec 550 millions d’euros sur quinze ans, soit environ 37 millions par an, la CNR ne couvre pas l’intégralité des travaux jugés nécessaires sur l’ensemble de son parc. Plusieurs organisations professionnelles estiment que la modernisation devrait être accélérée pour suivre l’évolution du climat et des normes de sûreté.
« À ce rythme, seuls 50 % des barrages les plus anciens seront pleinement rénovés d’ici 2041. »
Un collectif de syndicats d’ingénieurs
Deuxième limite : l’intégration des autres énergies renouvelables. En doublant ses capacités éoliennes et solaires, la CNR se positionne mieux qu’hier, mais reste loin derrière des acteurs comme Engie ou EDF Renouvelables, qui prévoient plusieurs gigawatts supplémentaires. Certains observateurs jugent que la CNR pourrait aller plus loin en valorisant davantage ses réserves foncières et ses connexions existantes au réseau.
Enfin, la gouvernance du corridor Rhône-Saône continue de susciter des interrogations. La CNR pilote la modernisation des écluses et la supervision de l’eau, mais les collectivités locales et les associations environnementales réclament une concertation plus structurée sur les projets, notamment ceux qui modifient les débits ou les usages du fleuve.
« Les projets comme la PCH de Caderousse doivent être débattus en amont avec les riverains et les pêcheurs. »
Jean-Marc Jancovici, expert de la transition énergétique
L’équation reste délicate : concilier efficacité industrielle, protection des milieux aquatiques et acceptabilité sociale dans des territoires déjà très aménagés. La CNR promet d’intensifier les comités de suivi locaux et les études d’impact, mais la confiance se construira dans la durée, au fil des chantiers.
Une chose apparaît cependant clairement : la CNR a tranché en faveur d’une transition pragmatique, progressive et ancrée dans le territoire, loin des annonces spectaculaires. Dans un secteur énergétique souvent tiraillé entre promesses technologiques et blocages politiques, cette trajectoire intermédiaire pourrait servir de référence à d’autres concessionnaires. La réussite du plan dépendra toutefois de la capacité de la CNR à aligner souveraineté énergétique, résilience climatique et justice sociale, ce qui constitue l’un des grands enjeux de la décennie à venir.










Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.