Depuis janvier 2025, l’administration Trump a engagé une offensive sans précédent contre les outils de mesure des émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis. Le 13 septembre, l’Agence fédérale de protection de l’environnement (EPA), dirigée par Lee Zeldin, a annoncé la suppression du Greenhouse Gas Reporting Program (GHGRP), un mécanisme clé pour suivre les rejets industriels de CO₂ et de méthane. Cette décision, présentée comme une libération des « fardeaux bureaucratiques », prive les autorités et le public de données essentielles pour évaluer l’impact climatique des industries américaines. Alors que les États-Unis restent le deuxième émetteur mondial, ce démantèlement interroge : comment mesurer, et donc réduire, les émissions sans outils de transparence ?
À retenir
- 13 septembre 2025 : L’EPA annonce la fin du GHGRP, supprimant l’obligation pour 5 700 installations industrielles de déclarer leurs émissions de GES.
- 85 à 90 % des émissions américaines étaient couvertes par ce programme avant sa suppression, contre 30 % après (seules 2 300 installations, principalement pétrolières et gazières, resteront soumises à déclaration).
- Justification officielle : Lee Zeldin (EPA) qualifie le programme de « fardeau coûteux » (estimé à « des millions de dollars » pour les entreprises) et nie le lien entre GES et événements climatiques extrêmes.
- Conséquences : Impossibilité de vérifier les progrès climatiques, affaiblissement des rapports internationaux, et risque d’augmentation des émissions dans un contexte de déréglementation accélérée (forage, véhicules thermiques).
- Prochaine étape : Suppression prévue de l’Endangerment Finding (2009), base légale permettant à l’EPA de réguler les GES via le Clean Air Act.
Le démantèlement méthodique des outils climatiques sous Trump
Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Donald Trump a systématiquement ciblé les dispositifs hérités des administrations Obama et Biden pour lutter contre le réchauffement climatique. Le GHGRP, lancé en 2010, était jusqu’ici l’un des rares programmes fédéraux à fournir une vision granulaire des émissions industrielles. Sa suppression s’inscrit dans une stratégie plus large : affaiblir la capacité de l’État à réguler, voire à documenter, la pollution liée aux énergies fossiles.
Une chronologie des attaques contre la transparence climatique
Dès mars 2025, l’EPA avait annoncé un « réexamen » du GHGRP, préfigurant son démantèlement. Les étapes clés :
- 12 mars 2025 : Lee Zeldin déclare vouloir réduire « drastiquement » la collecte de données, arguant que le programme « ne sert à rien ».
- Juillet 2025 : L’EPA propose d’abroger l’Endangerment Finding (2009), un texte fondateur qui classe les GES comme menace pour la santé publique.
- 13 septembre 2025 : Annonce officielle de la fin du GHGRP, effective après une période de consultation de 45 jours. Seules les émissions de méthane (un gaz 28 fois plus réchauffant que le CO₂) resteront partiellement suivies, et seulement à partir de 2034.
Cette accélération coïncide avec la mise en œuvre du Project 2025, un plan politique conservateur préconisant la réduction des régulations environnementales. Zeldin a justifié ces mesures depuis une concession automobile à Indianapolis, symbolisant le soutien de l’administration aux industries polluantes : « Nous plantons un poignard au cœur de la religion du changement climatique », a-t-il déclaré.
Un programme qui couvrait l’essentiel de la pollution américaine
Avant sa suppression, le GHGRP imposait à 8 000 installations (raffineries, centrales électriques, mines de charbon, usines pétrochimiques) de déclarer leurs émissions annuelles. Ces données, publiques, permettaient :
- D’identifier les sources majeures de pollution (le programme couvrait 85 à 90 % des émissions nationales).
- D’éclairer les décisions politiques, des municipalités aux négociations internationales (accords de Paris).
- De responsabiliser les industriels via la transparence (ex. : une raffinerie émettant 1 million de tonnes de CO₂/an devait le rendre public).
Avec les nouvelles règles, seules 2 300 installations (soit 30 % des émissions) devront encore déclarer leurs rejets. Le seuil de déclaration est relevé à 25 000 tonnes équivalent CO₂/an, un niveau si élevé qu’il exclut la quasi-totalité des « petites entreprises ». Pour comparaison, ce seuil équivaut à la consommation de 58 000 barils de pétrole ou à la combustion de 14 000 tonnes de charbon.
Les secteurs les plus impactés par la déréglementation
| Secteur | Nombre d’installations concernées avant 2025 | Statut après septembre 2025 | Part des émissions nationales (estim.) |
|---|---|---|---|
| Pétrole et gaz | ~1 500 | Déclaration maintenue (partiellement) | ~25 % |
| Centrales électriques (charbon/gaz) | ~1 200 | Exemptées (sauf si >25 000 t CO₂/an) | ~20 % |
| Industrie lourde (ciment, acier, verre) | ~2 000 | Exemptées | ~15 % |
| Chimie et pétrochimie | ~1 000 | Exemptées | ~10 % |
| Mines de charbon | ~500 | Exemptées | ~5 % |
Les centrales au charbon, parmi les plus polluantes, seront les grandes gagnantes de cette réforme. Aucune ne devra déclarer ses émissions si elle reste sous le seuil des 25 000 tonnes, un paradoxe alors que le secteur est responsable de 60 % des émissions du parc électrique américain.

Les arguments de l’EPA et leurs contradictions
Pour justifier la suppression du GHGRP, l’administration Trump avance trois arguments principaux : un coût économique pour les entreprises, l’inefficacité du programme, et une remise en cause du consensus scientifique sur le climat. Ces assertions sont contestées par les experts, les données disponibles, et même par les engagements internationaux des États-Unis.
« Un fardeau bureaucratique coûteux » : l’argument économique
Lee Zeldin a répété que le programme coûtait « des millions de dollars aux entreprises », nuisant à leur compétitivité. Pourtant :
- Le coût moyen de déclaration pour une installation était estimé à 10 000 $/an (soit 0,001 % du chiffre d’affaires d’une raffinerie type).
- L’EPA elle-même avait évalué en 2020 que les bénéfices du programme (santé publique, transparence) dépassaient ses coûts d’un facteur 10 à 1.
- Les « petites entreprises » visées par Zeldin (PME) étaient déjà exemptées : le seuil précédent (25 000 t CO₂/an) concernait uniquement les gros émetteurs.
En réalité, les principaux bénéficiaires sont les géants pétroliers et gaziers, qui ont financé la campagne de Trump à hauteur de centaines de millions de dollars en 2024.
Cette mesure s’aligne sur les efforts pour lever les obstacles au forage, pas pour aider les PME
, souligne Julie McNamara, directrice de l’Union of Concerned Scientists.
La négation des liens entre GES et réchauffement climatique
L’EPA sous Zeldin va plus loin que la simple déréglementation : elle conteste les bases scientifiques du changement climatique. Dans un document interne, l’agence affirme que :
- « Les phénomènes météorologiques extrêmes n’ont pas augmenté de manière incontestable », malgré les records de 2025 (48°C en Arizona, inondations en Floride).
- Les GES auraient des « effets bénéfiques », comme une hausse de la productivité agricole (une assertion contredite par les pertes de récoltes liées aux sécheresses).
Ces prises de position contredisent le consensus de 97 % des climatologues (GIEC) et les rapports fédéraux, y compris ceux de la NOAA (agence océanique et atmosphérique américaine).
C’est comme débrancher les moniteurs d’un patient en réanimation
, compare Michael Gillenwater, expert en gestion des GES.
L’illusion d’une « libération » pour les industries
L’administration présente la mesure comme une victoire pour l’emploi et la croissance. Pourtant :
- Les énergies fossiles représentent déjà 80 % du mix énergétique américain, leur expansion supplémentaire aura un impact marginal sur l’emploi (le secteur est hautement mécanisé).
- Les coûts cachés de la pollution (santé, catastrophes climatiques) sont estimés à 3 % du PIB américain par an (Banque mondiale).
- Les investisseurs internationaux (UE, Chine) exigent désormais des bilans carbone pour les importations. Les industries américaines pourraient perdre des marchés.
Le Big Beautiful Bill, projet de loi républicain en discussion au Congrès, aggrave cette tendance : il reporte à 2034 l’obligation de déclarer le méthane, un gaz dont les fuites (liées à l’extraction de gaz de schiste) ont un pouvoir réchauffant 80 fois supérieur au CO₂ sur 20 ans.

Conséquences : une Amérique « aveugle » face à ses émissions
La suppression du GHGRP et la remise en cause de l’Endangerment Finding ont des implications bien au-delà des frontières américaines. Elles fragilisent les engagements climatiques du pays, compliquent la transition énergétique, et pourraient déclencher une série de contentieux juridiques.
Un recul sans précédent dans la lutte contre le réchauffement
Sans données fiables, les États-Unis ne pourront plus :
- Mesurer leurs progrès vers les objectifs de l’Accord de Paris (réduction de 50 % des émissions d’ici 2030).
- Identifier les « super-émetteurs » : en 2023, 10 % des installations industrielles étaient responsables de 60 % des rejets de méthane.
- Justifier leurs politiques climatiques auprès des partenaires internationaux (UE, Chine), qui renforcent leurs propres dispositifs de transparence.
L’Endangerment Finding, si elle est abrogée, privera l’EPA de son principal levier juridique pour réguler les GES. Aucune agence fédérale n’aura alors le pouvoir de limiter les émissions des véhicules, centrales ou usines.
C’est un tournant historique : on revient à l’ère pré-2009, où les États-Unis n’avaient aucune politique climatique fédérale
, alerte un juriste de l’ONG ProPublica.
Une bataille juridique inévitable
La décision de l’EPA sera contestée devant les tribunaux. Plusieurs recours sont déjà préparés par :
- Les États démocrates (Californie, New York), qui invoqueront le Clean Air Act pour maintenir des règles locales.
- Les ONG environnementales, qui souligneront l’arbitraire de la suppression (aucune étude d’impact n’a été publiée).
- Des entreprises (comme Tesla ou Patagonia), pour qui la transparence carbone est un critère d’investissement.
La Cour suprême, à majorité conservatrice, pourrait trancher en faveur de l’EPA. Mais même une victoire juridique de l’administration Trump ne règlera pas le problème de fond : sans données, impossible de prouver, ou de nier, l’impact des politiques climatiques.
Un signal catastrophique pour la planète
Les États-Unis restent le premier émetteur historique de CO₂ et le deuxième émetteur actuel (derrière la Chine). Leur retrait de la transparence climatique envoie un message désastreux :
- Les autres pays pourraient ralentir leurs efforts, arguant d’un désengagement américain.
- Les marchés du carbone (comme celui de l’UE) perdront en crédibilité si les données américaines deviennent incomplètes.
- Les catastrophes climatiques (comme les incendies en Californie ou les ouragans en Floride) seront plus difficiles à attribuer aux émissions industrielles.
Ironie de l’histoire : cette déréglementation intervient alors que 64 % des Américains (sondage Pew Research, 2025) considèrent le réchauffement comme une menace majeure.
L’administration Trump préfère protéger les profits à court terme plutôt que la santé des citoyens et la stabilité du climat
, résume Julie McNamara.
Verdict : une régression aux conséquences imprévisibles
La suppression du GHGRP n’est pas une simple mesure technique, mais un sabotage délibéré des outils de lutte contre le réchauffement. Ses effets se feront sentir à trois niveaux :
Pour les États-Unis : un retour en arrière de 15 ans
- Transparence : Passage d’une couverture de 90 % des émissions à 30 %, avec des secteurs entiers (charbon, chimie) exonérés.
- Régulation : Sans Endangerment Finding, l’EPA ne pourra plus limiter les GES via le Clean Air Act.
- Crédibilité : Les rapports climatiques américains deviendront incomplets et peu fiables, affaiblissant leur position dans les négociations internationales.
Pour les industries : un avantage à court terme, un risque à long terme
- Bénéfices immédiats : Réduction des coûts de déclaration pour les raffineries, centrales et mines.
- Risques futurs :
- Exclusion des marchés verts (l’UE impose déjà des taxes carbone aux importations polluantes).
- Contentieux juridiques : Les actionnaires et assurances pourraient poursuivre les entreprises pour non-divulgation des risques climatiques.
- Réputation : Les groupes américains pourraient être perçus comme opaques et irresponsables par les consommateurs et investisseurs.
Pour la planète : un coup dur dans la lutte contre le réchauffement
- Effet domino : D’autres pays pourraient suivre l’exemple américain, affaiblissant les accords internationaux.
- Augmentation des émissions : Sans surveillance, les industries américaines pourraient relâcher leurs efforts, voire augmenter leur pollution.
- Retard technologique : Les énergies fossiles, subventionnées, étoufferont l’innovation dans les renouvelables.
En 2025, alors que le monde subit des canicules records et que l’UE accélère sa transition, les États-Unis choisissent l’opacité. Le coût de cette décision se mesurera en tonnes de CO₂ supplémentaires, et en vies humaines.









